jeudi 12 novembre 2020

Les présages de mort dans les chansons de geste

En commentaire à mon dernier billet, une aimable lectrice du nom d'Alix me pose la question suivante : "Est-il vrai que des bruits prophétiques précédaient la mort des paladins antiques ?" Cherchons à y répondre, et tout d'abord, remontons à sa source ! Cette question fait référence aux vers du célèbre poème Le Cor, d'Alfred de Vigny :

J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques...

Ce poème de Vigny fait explicitement référence à Roland et à la bataille de Roncevaux :

Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !

Tournons-nous donc vers la Chanson de Roland. Y trouverons-nous ces bruits prophétiques dont nous parle Vigny ? Eh bien, tout d'abord, on y trouve bien sûr la sonnerie du cor de Roland, qui souffle dans son olifant, avant de mourir, pour prévenir Charlemagne du désastre. Mais qualifiera-t-on de prophétique un tel geste, purement humain ? Ce serait assurément abusif. Toutefois, la mort de Roland est précédée d'autres signes, qui se manifestent à travers toute la France :

En France en ad mult merveillus turment :
Orez i ad de tuneire e de vent,
Pluie e grisilz desmesurëement ;
Chiedent i fuildres e menut e suvent,
E terremoete ço i ad veirement :
De Seint Michel del Peril josq'as Seinz,
Dès Besençun tresqu'al port de Guitsand,
Nen ad recét dunt del mur ne cravent.
Cuntre midi tenebres i ad granz :
N'i ad clartét se li ciels nen i fent.
Hume ne l' veit ki mult ne s'espoënt ;
Dïent plusor : "C'est li definement,
La fin del secle ki nus est en present."
Icil ne l' sevent, ne dïent veir nïent :
C'est li granz doels por la mort de Rollant.

Ce que nous pourrions traduire par :

"En France éclate une prodigieuse tempête : tonnerre et vent, pluie et grésil se déchaînent ; la foudre tombe drue, encore et encore ; de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer jusqu'à Xanten, de Besançon jusqu'au port de Wissant, il ne reste aucune demeure dont une partie des murs ne s'écroule. A midi, les ténèbres emplissent le ciel, où seuls les éclairs qui le fendent jettent quelque lumière. Nul n'est témoin de ce spectacle sans s'épouvanter à cette vue. Plusieurs disent : "C'est la fin du monde, et nous voici à la consommation des temps." Mais ils se trompent : c'est le grand deuil pour la mort de Roland."

Le plus illustre des paladins de France va mourir. Le Ciel est en deuil. Dieu annonce et salue cette mort par des prodiges, assez dévastateurs en vérité, puisqu'aucune maison ne reste intact sur le territoire frappé. Ce territoire, que l'on peut délimiter en reliant les quatre points géographiques évoqués (le Mont-Saint-Michel, Xanten, Besançon et Wissant) représente sans doute pour le poète la France, au sens strict, telle qu'il l'a connaît de son temps, celle qu'il appelle ailleurs Tere Major, la Terre des Ancêtres : on y reconnait les contrées de langue d'oïl sur lesquelles s'exerce l'influence des Capétiens.

Soulignons qu'il s'agit du deuil pour la mort du seul Roland : le sage Olivier, les dix autres pairs, l'archevêque Turpin, et les vingt mille chevaliers de l'arrière-garde, qui meurent également à Roncevaux, n'ont pas droit à ce privilège. Lorsque le prodige survient, la plupart d'entre eux sont déjà tombés, et leur trépas n'a été accompagné d'aucun signe, annoncé d'aucun présage. Mais Roland est un héros surhumain, le parangon des preux, un personnage impérial et sacré, investi d'une destinée hors du commun ; en termes chrétiens, il est une figure christique, et les circonstances entourant sa mort peuvent donc rappeler les signes qui, dans l'Evangile, sont associés à la Passion du Christ. Il ne s'agit  nullement d'une caractéristique ordinaire et banale de la mort des preux dans les chansons de geste. Vivien, Ogier le Danois, Guillaume d'Orange et Girard de Vienne (pour ne citer que quelques-uns de nos héros les plus fameux) meurent sans effets spéciaux.

Un seul autre personnage épique voit sa mort précédées de signes, c'est Charlemagne, dont le biographe Eginhard rapporte : 

"Pendant les trois dernières années de sa vie il y eut de très fréquentes éclipses de soleil et de lune ; on vit durant sept jours une tâche de couleur sombre dans le soleil. La galerie que Charles avait fait bâtir, avec un soin extrême, pour joindre la basilique à la salle royale, s'écroula tout à coup jusqu'à ses fondations, le jour de l'Ascension du Seigneur. De même, le pont de bois qu'il avait jeté sur le Rhin à Mayence, ouvrage admirable, fruit de dix années d'un immense travail, qui semblait devoir durer éternellement, fut consumé soudainement par un incendie, en trois heure de temps : à l'exception de ce que couvraient les eaux, il n'en resta pas une seule poutre.

Alors qu'il menait sa dernière expédition en Saxe contre le roi des Danois Godfrid, un jour qu'il était sorti du camp avant le lever du soleil pour se mettre en marche, il vit soudain une torche tomber du ciel dans une intense lumière et, par un temps serein, fendre les airs de droite à gauche ; tandis que tous se demandaient avec étonnement ce que présageait ce phénomène extraordinaire, le cheval qu'il montait s'effondra soudainement et le jeta à terre en le faisant passer par-dessus son col, la tête en avant, si violemment que la fibule de son sayon se brisa, le baudrier de son glaive se défit et que ses serviteurs qui s'empressaient autour de lui, le relevèrent sans armes ni manteau ; et même le javelot, qu'il se trouvait avoir alors en main, glissa si loin qu'il gisait à plus de vingt pieds de là.

A cet épisode s'ajouta le fait que le palais d'Aix, à maintes reprises, subit des tremblements et que, dans les pièces où il vivait, les plafonds craquaient souvent. La basilique dans laquelle il fut ensuite enseveli fut frappée par le ciel et la boule d'or qui ornait le faîte du toit fut touchée par la foudre, et projetée sur la maison épiscopale qui jouxtait la basilique. Il y avait, dans cette même basilique, sur le pourtour du mur qui se trouvait entre les arcades du haut et celles du bas, à l'intérieur de l'édifice, une inscription versifiée en ocre rouge indiquant le nom de celui qui avait fait construire le sanctuaire. Au dernier vers, on lisait : LE PRINCE CHARLES. Comme certains le remarquèrent, l'année où il mourut, quelques mois avant son décès, les lettres qui composaient le mot PRINCE étaient à ce point effacées qu'on avait peine à les distinguer."

En fait de paladins antiques, Charlemagne et Roland, les deux principaux héros de notre mythologie, sont les seuls à se voir favorisés de tels prodiges. Heureusement, du reste ! Car ces présages, on le voit, sont dévastateurs : ils causent, dans un cas comme dans l'autre, de grands dégâts matériels. 

Sans doute pourrait-on trouver, en amont, dans la littérature de l'Antiquité, d'autres occurrences de ce motif narratif, appliqué à de grands personnages ou à des demi-dieux. Mais cela nous entraînerait trop loin ! Redescendons plutôt, en aval, vers le bon Rabelais, dont une partie du comique repose sur la parodie de l'épopée. Dans son Quart Livre, il reprend, avec un sourire un peu triste de philosophique dérision, le thème des présages funèbres accompagnant la mort des héros, au chapitre XXVII : Comment Pantagruel raisonne sus la discession des ames Heroicques : & des prodiges horrificques qui procédèrent le trespas du feu seigneur de Langey, chapitre qui lui-même fait écho au XVII, lequel narre sur le mode plaisant Comment Pantagruel passa les isles de Thohu & Bohu : & de l’estrange mort de Bringuenarilles avalleur de moulins à vent.

3 commentaires:

  1. Tiens, à propos de Vigny et de son cor, écoutez-moi donc ces variations qu'en a données Charles Trénet dans son dernier ou avant-der disque.

    C'est ici.

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    1. Merci ! Je ne connaissais pas cette interprétation. C'est une jolie trouvaille.

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