dimanche 8 mars 2020

Les armoiries de Roland (1/4) : les prémisses

Une fois encore, je vais précéder mon propos d'une mise en garde : bien évidemment, le Roland historique (si tant qu'il y ait vraiment eu un personnage historique appelé Roland, car au vu de la maigreur des sources à son sujet, son existence est fort douteuse ; Roland pourrait bien être un personnage aussi imaginaire qu'Héraclès ou Lancelot), le Roland historique, disais-je, n'a pas pu posséder d'armoiries, ayant vécu avant l'apparition de l'héraldique. C'est donc uniquement du Roland mythologique, le personnage des chansons de geste française et des épopées italiennes de la Renaissance, que j'ai l'intention de vous parler ci-dessous.

Dans La Chanson de Roland, le héros ne possède pas encore d'armoiries. Cela ne doit pas nous surprendre : ce grand poème, dans la version la plus ancienne et la meilleure qui nous en soit parvenu, celle du manuscrit d'Oxford, date des alentours de 1100, et sans doute doit on considérer que la composition de l'épopée est quelque peu antérieure. Certaines sources (indignes d'une totale confiance car tardives) affirment qu'un jongleur, du nom de Taillefer, aurait chanté les prouesses de Roland et d'Olivier à Guillaume le Conquérant, avant la bataille de Hastings, en 1066 : la chose est possible, bien qu'invérifiable. Quoiqu'il en soit, les chevaliers de notre épopée fondatrice sont armés, d'après le texte même, à la mode de la seconde moitié du XIème siècle ; leur équipement ne diffère donc en rien de celui que pouvaient porter Guillaume et ses compagnons à Hastings : ils sont coiffés du heaume à nasal (sertis de pierreries par l'embellissement épique), vêtus de la broigne qui précéda le haubert, et leurs boucliers, eux aussi incrustés de gemmes, sont des écus "peints à fleurs", c'est à dire de simples motifs ornementaux qui ne sont pas encore des armoiries.

Par la suite, bien sûr, l'équipement des héros de chansons de geste se transformera (du moins dans l'iconographie et même parfois dans la lettre des textes, que l'on continue d'écrire et de réécrire jusqu'à la fin du Moyen Âge), reflétant les évolutions de l'équipement militaire au fil des siècles. Roland se défera de sa broigne surannée pour revêtir le brillant haubert que drape la cotte d'arme, puis le pesant harnois fait de plaques de métal rigides, et même le heaume empanaché de la Renaissance.




Une telle évolution était dans l'ordre des choses : à rien ne sert de s'en indigner dans l'esprit étroit, pointilleux et mesquin du chicaneur et du cuistre. Sous tous les cieux, les légendes, tant qu'elles vivent, changent sans cesse, de même que change le costume de leurs héros. Ainsi, dans les enluminures des manuscrits persans du Moyen Âge, les héros de la mythologie indienne, tels que Rama et ses frères, bien que venus des tréfonds du temps, revêtent les atours de jeunes princes habillés à la dernière mode, contemporains de l'imagier. Lorsqu'une légende se fige, c'est qu'elle est morte : elle n'est dès lors plus qu'un cadavre, que l'on peut inhumer dans ces cimetières littéraires que sont les manuels scolaires et autres anthologies.

Il était inévitable que l'on finît par douer Roland, héros illustre et très populaire, de véritables armoiries, comme on en prêtait déjà aux Chevaliers de la Table Ronde, depuis la première moitié du XIIIème siècle. Le fameux paladin, comme son oncle impérial, dut attendre, me semble-t-il, la charnière du XIIIème et du XIVème siècle pour qu'on commence à entreprendre de le pourvoir d'un blason. Mais il n'eut pas autant de chance que Charlemagne, dont les armoiries s'imposèrent d'emblée telles qu'Adenet Le Roi les avaient décrites et restèrent dès lors stables, sans fluctuations ni variantes significatives ; pour Roland, au contraire, les artistes tâtonnèrent, ne s'accordèrent pas immédiatement.

Ainsi, au portail de la cathédrale de Chartres, la statue de Roland arbore par exemple un écu où l'on voit une croix fleurdelisée : un tel blason évoque à la fois sa proximité avec la maison royale de France (par allusion aux fleurs de lys des armes de France) et sa qualité de chevalier du Christ (grâce à la présence de la croix). Mais un tel exemple reste tout-à-fait isolé dans la tradition rolandienne : la statue de Chartres, bien que sans conteste la plus belle des sculptures représentant Roland, ne fit pas école.



Assez vite, l'idée s'imposa pourtant que Roland, étant l'incarnation même de la prouesse chevaleresque, se devait d'arborer pour emblème l'animal symbolisant bravoure et chevalerie : le lion. Quant à la couleur de ce lion et du champ sur lequel il devait s'inscrire, on n'arrêta pas dès l'abord cet élément, et plusieurs variantes apparurent.



L'écu de Roland sur les deux images ci-dessus porte déjà un véritable blason : d'or au lion de sable sur la première, de gueules au lion d'or sur la seconde. Portant, il s'agit du même manuscrit : le manuscrit 302 de la bibliothèque de St-Gall, qui date des alentours de 1300 et renferme la Chronique Universelle de Rodolphe d'Ems et le Charlemagne du Stricker.

Vers 1300, les armoiries de Roland sont donc encore fluctuantes, même s'il est désormais entendu qu'un lion devra en faire partie. Dans un prochain billet, nous verrons le blason du preux prendre une forme relativement stable.

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