mardi 23 avril 2019

Mythologie du cygne

Du fait de sa blancheur, de sa grâce, sans doute aussi des liens qu'il possède à la fois avec les éléments aquatique et aérien, le cygne exerce sur les hommes une fascination qui se traduit, dans de nombreuses mythologies, par une place notable. Dans le monde grec, par exemple, il est l'un des attributs d'Apollon, dieu de la musique et de la lumière solaire, mais dont les flèches représentent aussi la mort : avec ces divers domaines, l'oiseau entretient des relations complexes. 

Apollon
En particulier, la tradition savante héritée de l'antiquité et perpétuée par les bestiaires médiévaux prête au cygne un chant d'une grande beauté (peu en rapport avec son cri véritable) qui atteint son paroxysme lorsque l'animal sent approcher sa mort : c'est le fameux chant du cygne.

Dans le Kalevala, la grande épopée finnoise qu'Elias Lönnrot composa au XIXe siècle en rassemblant les chants populaires de son pays, un récit se rapporte à la figure du cygne. L'un des héros de l'épopée, Lemminkaïnen, entreprend de tuer le cygne de Tuonela, un oiseau mythique, Tuonela étant le royaume des morts. Lemminkaïnen échoue dans sa quête et périt : il ne doit de retrouver la vie qu'aux efforts de sa mère magicienne, qui rassemble les lambeaux de son corps déchiqueté et les recoud.

La mère de Lemminkaïnen

Mais ce sont dans les mythes germaniques et celtiques que nous trouverons les rapports les plus pertinents avec la légende du Chevalier au Cygne.

Dans le domaine scandinave, un manteau de plumes de cygnes, qui leur permet de revêtir l'apparence de l'oiseau et de se mouvoir dans les cieux, est l'attribut des Valkyries, les vierges guerrières au service du dieu Odin, dont la fonction est d'aller recueillir l'esprit des guerriers tués au combat pour les conduire au Valhalla, demeure d'Odin. Ces guerriers morts, appelés Einherjar, sont destinés à se battre aux côtés des dieux au cours de la bataille finale, le Ragnarök ou Crépuscule des Puissances, durant lequel les dieux seront détruits par les forces coalisés des géants, des monstres et des morts malfaisants. Les femmes-cygnes que sont les Valkyries jouent donc un rôle de psychopompe : elles circulent librement d'un monde à l'autre, avec les hommes qu'elles choisissent pour les emporter. Lorsqu'Odin châtie la Valkyrie Brynhild, qui lui a désobéi, en la condamnant à une existence terrestre de femme mortelle, c'est en lui confisquant son manteau de plumes qu'il la prive de sa capacité à rejoindre le monde des dieux.

Valkyrie
Dans le domaine celtique (et en particulier irlandais, puisque c'est en Irlande que la mythologie des peuples celtes se trouve le mieux préservée), les Bansìd (ou "femmes du Sìd", c'est à dire les déesses de l'Autre Monde, domaine peuplé par les morts et les divinités, que les légendes situent sous les tertres ou dans des îles merveilleuses) revêtent volontiers la forme de cygnes pour se rendre d'un monde à l'autre, chose qu'elles font souvent pour entraîner des héros à leur suite dans leurs  domaines, dont il est rarement possible de revenir. Elles aussi ont donc un aspect psychopompe.

Cette faculté à se déplacer entre les mondes nous permet de comprendre comment l'oiseau s'est trouvé rattaché au Chevalier au Cygne. Dès lors que la nef qui, dans le mythe de Scyld Scéfing, se mouvait encore par elle-même, n'a plus paru suffisante pour transporter le héros vers son destin, la faire tirer par un cygne a dû sembler tout naturel, au vu des connotations mythiques que je viens d'évoquer.

Il me reste à évoquer une légende importante : celle des enfants de Lir. Le personnage de Lir compte au nombre des Thuatha dé Danann ou "gens de la tribu de la déesse Dana", c'est à dire les dieux d'Irlande ; son nom est celui de la mer, dont il est pour ainsi dire l'incarnation. Son fils le plus fameux, Manannan Mac Llyr ("Le Mannois fils de Lir"), est un dieu marin, lié à l'île de Man, qui apparaît dans de nombreux récits. Mais Lir a d'autres enfants, au nombre de quatre, dont la destinée est plus sombre : Aedh, Conn, Fiachna et Fionnghuala (trois garçons et une fille). Tous quatre sont changés en cygnes par un maléfice de leur marâtre, Aoife, la seconde épouse de Lir, et condamnés à errer sous cette forme pendant neuf cents ans. L'Irlande ayant été convertie au christianisme par saint Patrick durant cette période, ils retrouvent leur véritable apparence grâce à l'intercession d'un pieux moine et, rattrapés par le temps, ils meurent, mais leurs âmes sauvées s'envolent vers le Paradis.

Les enfants de Lir
Ce dernier récit n'est pas sans évoquer certaines péripéties de la légende du Chevalier au Cygne, mais je ne voudrais pas trop en dire...

mercredi 17 avril 2019

Sur le parvis de Notre-Dame

Le malheur qui nous a frappés cette semaine, et dont je m'afflige profondément, conduira sans aucun doute bon nombre de gens de Paris, et sans doute de plus loin, à venir rendre visite à notre cathédrale meurtrie. Je n'ai guère de consolations à leur offrir. J'espère de tout cœur que nous pourrons effacer, dans une certaine mesure, les marques laissées par ce désastre. Je me désole de la perte irréparable de certaines des merveilles qu'abritait l'édifice, et me réjouis que d'autres, par chance ou par miracle, aient été préservées.

Aux pèlerins tristes qui viendront contempler les tours de Notre-Dame, pour prendre la mesure de la catastrophe mais peut-être aussi pour puiser du réconfort dans la vue de ce qui nous reste, je suggérerais d'aller présenter leurs hommages, aussi, à la belle et monumentale statue de bronze représentant Charlemagne et ses leudes qui se dresse, comme un groupe de sentinelles, sur le parvis de la cathédrale, et qui, Dieu merci, nous demeure intacte. En ces heures sombres, peut-être a-t-elle quelque chose à nous dire.


Ce monument est l'oeuvre des sculpteurs Charles et Louis Rochet, qui la présentèrent à l'Exposition universelle de 1878. Les "leudes" qu'évoquent son nom ne sont autres que Roland et Olivier, les héros de notre plus belle épopée, comme l'indique l'olifant, bien visible, que porte Roland.

Léon Gautier, le fameux pionnier de la redécouverte des chansons de geste dont j'ai parlé bien souvent sur ce blog, consacra quelques lignes à cette oeuvre qu'il admirait. Peut-être sont-elles de circonstance, d'une certaine manière, et porteuses de quelque espérance : 

« Au moment où j'écris ces lignes, on m'annonce que la grande statue de Charlemagne, sculptée par Rochet, va être placée sur l'une de nos grandes avenues de Paris. 

Vous le connaissez, ce Charlemagne : c'est celui de la légende, c'est celui de nos Épopées. Il est à cheval, couronne en tête, superbe, vainqueur; et ce sont les deux héros de la plus antique de nos chansons, c'est Roland et c'est Olivier qui se tiennent à ses côtés et semblent présenter à la France nouvelle ce roi de la vieille France. Je ne sais si je me trompe : mais il me semble que l'honneur tardivement rendu à cette belle œuvre doit être considéré comme un heureux symptôme. J'imagine qu'on ne pourra passer devant elle sans avoir le désir de lire ou de relire la Chanson de Roland. Et, comme je l'ai dit ailleurs, on ne peut lire le Roland sans aimer plus vivement les traditions de la France et la France elle- même. »

Léon Gautier, Les Epopées françaises, 1878.

dimanche 7 avril 2019

Le Chevalier au Cygne et Beowulf

Dans mon précédent billet, je vous indiquais qu'il existe, dans les sources germaniques et celtiques, des récits qui présentent avec l'histoire du Chevalier au Cygne de frappantes similitudes. Il est temps d'y jeter un coup d’œil. Ce ne sera cependant qu'un survol, car une analyse approfondie de chacun de ces récits réclamerait une étude d'envergure, dépassant de très loin le cadre d'un article de blog.

A ma connaissance, la plus ancienne version identifiable du mythe dont le Chevalier au Cygne est une variante nous est attestée dans le Beowulf, un poème épique anglo-saxon du VIIème siècle. Le héros éponyme de l'oeuvre est un guerrier goth, qui s'illustre dans des combats contre un monstre ogresque, Grendel, et contre un dragon dévastateur qu'il ne terrassera qu'au prix de sa propre vie. Le Beowulf est bien connu des amateurs de l'oeuvre de Tolkien, car Tolkien lui-même l'admirait, a travaillé sur ce texte dans le cadre de ses activités universitaires, et s'en est inspiré dans ses œuvres narratives.

Beowulf et le dragon, par J. R. Skelton

Outre le récit héroïque qui fait l'objet principal du poème, le Beowulf contient des allusions à d'autres légendes, brièvement évoquées, et c'est l'une d'entre elles qui concerne le Chevalier au Cygne. En effet, il est question dans l'épopée d'un héros du nom de Scyld Scéfing, c'est à dire Scyld "à la Gerbe" (quant au prénom de ce héros, il signifie bouclier, écu, et se retrouve dans l'anglais moderne shield). Ce personnage est l'ancêtre mythique d'une dynastie de rois du Danemark, les Scylding ou Skjöldungar, c'est à dire "descendants de Scyld". (Notez que l'on retrouve le suffixe germanique -ing, -ungar, -ungen, qui sert à désigner un lignage, dans le nom de nos propres dynasties royales : Mérovingiens, Carolingiens.)

Le Beowulf rapporte qu'à sa mort, après un long règne prospère et glorieux, le corps de Scyld Scéfing fut placé par ses sujets dans une nef chargée de trésors que l'on confia aux flots, qui l'emportèrent sans que nul ne sût où : on peut y voir un rite funéraire, destiné à assurer le passage du roi dans l'Autre Monde, celui des dieux et des morts, où il pourrait, selon les conceptions religieuses de son peuple, poursuivre son existence en continuant de jouir des richesses mises à sa disposition. 

Cet abandon aux flots serait donc banal, si un autre texte, par le clerc Guillaume de Malmesbury (XIIème siècle) qui se fait ici l'écho de très anciennes traditions, n'apportait pas une précision supplémentaire : si les Danois rendent Scyld à la mer, c'est parce qu'il en est venu. En effet, le héros encore enfant était arrivé chez les Danois mystérieusement, à bord d'une nef sans rames venue accoster d'elle-même sur le rivage de leur terre. Les Danois l'y trouvèrent endormi, une gerbe de blé placée sous sa tête : c'est de là que Scyld tient son nom de "Scéfing", Scyld à la Gerbe, et sans doute faut-il reconnaître en lui un héros civilisateur, dont le rôle fut d'enseigner l'agriculture aux Danois, qui l'avaient choisi pour roi en raison de sa beauté et de ses merveilleux talents.

En somme, l'histoire de Scyld Scéfing, telle que nous pouvons la reconstituer, présente de notables ressemblances avec celle du Chevalier au Cygne : dans les deux récits, un héros aux origines mystérieuses, à bord d'une nef qui n'est mue par aucun moyen humain, et transportant des objets symboliques qui ont valeur de talismans, accoste au rivage d'un pays dont il deviendra le seigneur. Il y exerce une activité bienfaisante, y prend femme et y fonde un lignage dont la destinée sera glorieuse. Puis un beau jour, il repart comme il est venu, par la mer, à bord d'une nef toute semblable à celle qui l'avait amenée, et qui l'emporte on ne sait où... 

Bien sûr, il y a des différences. Ce n'est pas de la même manière que Scyld et Elias se font les bienfaiteurs de leurs peuples respectifs, les objets qu'ils amènent avec eux ne sont pas les mêmes (Elias possède un cor et une épée, Scyld une gerbe de blé) et les circonstances de leur départ sont différentes, puisqu'Elias s'en va bien vivant, alors que Scyld n'est rendu au flot qu'à sa mort (mais c'est une mort en trompe-l’œil, puisque le rite funéraire suppose une forme de survie du roi dans l'Autre Monde). Mais cela ne nous empêche pas de reconnaître en ces récits deux variantes de ce qui est foncièrement un seul et unique mythe.

On pourrait en déduire que l'histoire d'Elias découle de celle de Scyld. Les choses ne sont sans doute pas tout-à-fait aussi simples. Les spécialistes modernes de la mythologie comparée tendent à se méfier des rapports trop directs entre deux récits proches. Autrefois, on établissait volontiers des liens de cause à effet simplistes dans ce domaine (par exemple, l'épisode de la voile noire dans l'histoire de Tristan et Iseult, qui cause la mort de Tristan, viendrait tout simplement de celui de la voile noire du mythe de Thésée, qui cause la mort d'Egée : ce serait une reprise du motif, un plagiat, une copie). Aujourd'hui, on prend davantage en compte le fait que deux récits similaires peuvent descendre d'une origine commune, sans que l'un soit forcément issu de l'autre : c'est la théorie de Georges Dumézil, qui explique volontiers de telles ressemblances par une commune origine indo-européenne des diverses mythologies qu'il étudie.

Mais quoi qu'il en soit, il est certain que l'histoire d'Elias et celle de Scyld Scéfing sont apparentées. Au fond, au-delà des détails mineurs, la seule divergence significatives entre les deux récits, c'est la présence du cygne auprès d'Elias, et son absence dans l'histoire de Scyld.

Le cygne, j'en parlerai justement dans un futur billet...

samedi 30 mars 2019

Les sources de la légende du Chevalier au Cygne

La légende du Chevalier au Cygne apparaît à la fin du XIIème siècle, et dès son origine elle se rattache à la figure historique de Godefroy de Bouillon : la première trace écrite que nous en ayons est une lettre de Gui de Bazoches, chanoine de Chalons et chroniqueur de la troisième croisade. Dans cette lettre, écrite entre 1175 et 1180, Gui de Bazoches mentionne le Chevalier au Cygne comme aïeul de Baudouin, le frère de Godefroy de Bouillon. Notre histoire est donc une de ces légendes dynastiques par lesquelles les puissants lignages de jadis aimaient à se rêver des ancêtres fabuleux, héros ou divinités.

L'histoire du Chevalier est attestée au Moyen Âge sous de nombreuses formes et dans diverses langues. Des allusions y sont faites dans des écrits de langue latine, et une saga norvégienne du XIIIème siècle, rédigée dans l'entourage du roi Hákon IV Hákonarson, la rattache au cycle de Charlemagne et place le Chevalier au nombre des paladins de l'empereur à la barbe fleurie. 

Toutefois, c'est en France et en Allemagne que la légende a connu le plus grand rayonnement. On peut supposer qu'elle s'est diffusée depuis les contrées limitrophes de la France et de l'Empire, des régions à l'allégeance incertaine et mouvante, où les domaines linguistiques se jouxtaient, et où s'enchevêtraient les alleux et les fiefs (tel ce Barrois mouvant d'où vint Jeanne d'Arc, qui était terre d'Empire et fief du roi de France). Peut-on préciser d'avantage ? On peut en tout cas former des hypothèses. Plusieurs indices semblent rattacher la légende à la Lorraine. Tout d'abord, bien sûr, Godefroy de Bouillon, le descendant supposé du Chevalier, fut duc de Lorraine. Par ailleurs, le père du Chevalier, dans une des versions du récit, se nomme Lothaire, or la Lorraine n'était autre que l'ancienne Lotharingie. Enfin le nom allemand du Chevalier provient de celui d'un héros des chansons de geste françaises, Garin le Lorrain, c'est à dire le Loheran Garin dans la langue de l'époque : du Loheran Garin, par déformation, les conteurs allemands ont fait Lohengrin. Or Garin le Lorrain était duc de Lorraine dans nos épopées, où il est le héros principal d'un groupe de chansons : la Geste des Lorrains, qui narre une épouvantable guerre entre deux clans féodaux, les seigneurs de Lorraine et ceux du Bordelais. En France, Garin le Lorrain n'était pas le Chevalier au Cygne, mais il est significatif que le nom de ce personnage, héros régional de la Lorraine, soit devenu en Allemagne celui du Chevalier.

Cela ne signifie pas, cependant, que la Lorraine soit l'origine ultime de la légende. Si l'on pouvait remonter au-delà du XIIème et suivre son cheminement à travers les siècles muets où l'écriture nous fait défaut, sans doute s'apercevrait-on qu'elle se relie à d'antiques mythes celtiques et germaniques, dans lesquels le cygne était un oiseau divin et psychopompe. Mais sonder ces profondeurs nous entraînerait trop loin pour aujourd'hui. Il y a dans les récits irlandais, saxons et scandinaves, des parallèles intéressants à la légende du Chevalier : je les évoquerai dans un futur billet.

Quoi qu'il en soit, la légende du Chevalier au Cygne s'est scindée pour ainsi dire en deux branches, a pris en France et en Allemagne deux formes assez différentes, chacune de ces deux principales versions présentant, bien sûr, plusieurs variantes parfois considérables. 

En France, la légende du Chevalier se présente sous la forme d'un groupe de chansons de geste, dont les auteurs sont anonymes et que l'on peut dater, sans plus de précision, de la fin du XIIème siècle. Ces récits constituent ce qu'on pourrait appeler une trilogie, qui se compose des textes suivants :

1) La Naissance du Chevalier au Cygne (Elioxe/Beatrix/Isomberte)
2) Le Chevalier au Cygne
3) La Fin d'Elias

Précisons qu'il existe, de la Naissance du Chevalier au Cygne, plusieurs versions très divergentes que l'on distingue par les différents noms qu'elles prêtent à la mère du Chevalier, qui s'appelle tantôt Elioxe, tantôt Beatrix, tantôt Isomberte. Pour le reste, en dépit de variantes, la tradition est assez unanime, et bien que l'histoire ait été plusieurs fois réécrite, elle est assez stable en ce qu'elle nous apprend de la destinée d'Elias. Car tel est le nom français du Chevalier au Cygne, un nom qu'il faut rapprocher de celui qui est sans doute le nom originel de sa mère, et que j'ai personnellement fait le choix de retenir : Elioxe.

Le Chevalier au Cygne : Les Origines, le premier ouvrage que Nicolas Doucet et moi-même sommes en train de réaliser, et qui doit prendre forme en octobre prochain si suffisamment de contributeurs nous honorent de leur confiance, reprendra la substance de La Naissance du Chevalier au Cygne. J'ai puisé, pour en composer le texte, à plusieurs versions auxquelles j'ai voulu emprunté les traits les plus pittoresques et les plus poétiques : en somme, j'ai voulu distiller la substantifique moelle de la légende. Un second ouvrage, qui paraîtra en 2020, mènera jusqu'à sa conclusion l'histoire du Chevalier, en puisant sa matière aux textes médiévaux du Chevalier au Cygne et de la Fin d'Elias. C'est donc un diptyque que Nicolas et moi allons proposer à nos lecteurs.

Et les versions allemandes, dans tout cela ? Elles sont aujourd'hui les plus connues, en raison de l'adaptation qu'en a donné Wagner, sous la forme de son fameux opéra Lohengrin. Pourtant, je ne m'en suis presque pas servi, non que je n'aime pas Wagner, mais tout simplement parce que mon but était de proposer un récit différent : redire, par le texte et le dessin, la même histoire que Wagner a déjà immortalisée par sa musique n'aurait pas eu grand intérêt. Par ailleurs, je suis avant tout un amoureux des chansons de geste de langue d'oïl, et je cherche depuis des années à les faire connaître et aimer : puiser aux sources françaises était donc pour moi une évidence. Mais je vais tout de même vous dire quelques mots des sources médiévales allemandes qui ont été celles de Wagner.

C'est l'écrivain Wolfram von Eschenbach qui, vers 1210, a fait entrer le Chevalier au Cygne dans la littérature allemande, à travers son roman Parzival, adaptation en langue germanique du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, qui narrait les aventures du jeune chevalier Perceval et mentionnait, pour la première fois, le thème mystérieux, poétique et déjà mystique du Graal, promis à un bel avenir littéraire. Wolfram a traité le récit de Chrétien de Troyes avec une grande liberté, et surtout il lui a ajouté une conclusion que l'on ne trouve dans aucun récit français. 

Parzifal devient, sous sa plume, le maître du château de Montsalvage, où des chevaliers élus ont pour fonction de garder le Graal. Il a un fils, Loherangrin (on voit que le nom du Loheran Garin est en train de se transformer en "Lohengrin", c'est une forme intermédiaire). Or, le Graal, chez Wolfram von Eschenbach, n'est pas un plat portant une hostie comme chez Chrétien de Troyes (le sens originel du mot "graal"  est celui d'un large plat évasé, et c'est un nom tout à fait commun qui a même une forme au pluriel, on parle d'"un graal, des graaux") ni un calice contenant le sang du Christ, mais une pierre précieuse, sur laquelle apparaissent de temps à autres, de manière surnaturelle, des inscriptions qui sont autant de messages célestes, investissant de périlleuses missions les chevaliers de Montsalvage. C'est à la suite de l'un de ces messages que Loherangrin partira, dans un nef tirée par un cygne, pour accomplir sa destinée... 

Cette histoire sera maintes fois réécrite au cours du Moyen Âge, et c'est d'elle que Wagner s'inspirera pour créer son opéra, mais bien sûr ce compositeur inventif, au génie créateur puissant, animé d'idées et d'intentions bien éloignées de celles du Moyen Âge, était de force à ployer la légende à ses propres fins.

Il y a donc deux différences essentielles entre les versions françaises et allemandes de la légende. 

Tout d'abord, l'histoire d'Elias se rattache à la matière de France, dont le cycle de la Croisade est une branche, alors que celle de Lohengrin se relie à la matière de Bretagne et au monde arthurien. 

En outre, Elias est surtout un ancêtre, le fondateur d'un lignage promis à une glorieuse destinée, l'aïeul de Godefroy de Bouillon. En revanche, en faisant de Lohengrin le fils de Parzifal, Wolfram von Eschenbach a considérablement atténué et presque éliminé cette dimension fondatrice : chez lui, Lohengrin est surtout un descendant. Il clôt un lignage : l'histoire des chevaliers du Graal se referme avec lui, et même s'il a des enfants, ceux-ci n'hériteront pas de sa destinée, ni du lien avec le Graal qui faisait de lui un personnage hors du commun.

samedi 23 mars 2019

Chansons de geste : reprenons les bases

Les lecteurs historiques de ce blog, si tant est qu'il en reste, n'ont probablement pas besoin qu'on leur explique ce que sont les chansons de geste. Mais pour ceux qui voudraient prendre le train en route, il n'est peut-être pas inutile de rappeler de quoi il s'agit, et d'exposer, par ailleurs, pourquoi je m'efforce d'arracher à l'oubli ces textes obscurs.

Dans la France du Moyen Âge, mettons du XIIe au XVe siècle, la littérature narrative profane en langue vulgaire (comprenez : écartons d'emblée du problème la littérature cléricale de langue latine), se divisait essentiellement en trois matières, que nous pourrions appeler des cycles littéraires, des ensembles narratifs englobant chacun un grand nombre d’œuvres éparses, mais reliées les unes aux autres, au sein de chaque cycle, par des thématiques communes et des personnages récurrents.

Il y avait donc la matière de Rome (qui regroupait tous les récits, mythologiques ou non, hérités de l'Antiquité : par exemple la guerre de Troie ou l'histoire d'Alexandre le Grand, pour ne citer que deux des plus populaires), la matière de Bretagne (c'est à dire la légende arthurienne et, plus largement, l'ensemble des récits, tels que les fameux lais de Marie de France, s'inspirant du merveilleux des Celtes insulaires, qu'ils se rattachent ou non à Arthur) et enfin celle qui nous intéresse ici, la matière de France.

Attestée dès la fin du onzième siècle (c'est à dire un siècle avant les premiers textes arthuriens de langue française) la matière de France prend la forme d'un ensemble d'épopées, les chansons de geste (des poèmes destinés à l'origine à une déclamation accompagnée de musique, à l'instar des épopées homériques que chantaient dans l'Antiquité les aèdes grecs) prenant pour sujets les exploits de personnages historiques ou légendaires se rattachant au passé de la France et plus particulièrement à l'époque carolingienne, telle que pouvaient la concevoir les trouvères du douzième ou du treizième siècle : des héros tels que Roland et Olivier, Ogier le Danois, les quatre fils Aymon, l'enchanteur Maugis, Guillaume d'Orange, le Chevalier au Cygne et bien d'autres encore... Ces héros gravitent autour de Charlemagne, personnage qui est le centre et le pivot de la matière de France comme peut l'être Arthur pour la matière de Bretagne (ce qui ne veut pas dire que ces rois soient les héros, ou même les personnages principaux, de toutes les œuvres où ils apparaissent). Le grand thème de la plupart des chansons de geste est la guerre, en particulier la guerre des Chrétiens contre les Sarrasins : beaucoup sont des chants héroïques pleins de bruit et de fureur, retentissant de faits d'armes et vibrant d'une énergie farouche. (Mais n'en concluons pas que toutes seraient semblables : on trouve aussi, dans la matière de France, de romanesques poèmes d'aventures et d'amours, voire des récits drolatiques pleins de verve.) La célèbre Chanson de Roland est aujourd'hui la seule de ces épopées dont se souvienne le grand public. Il faut savoir qu'il en existe  non moins d'une centaine, dont beaucoup sont de véritables chefs d'oeuvre.

Contrairement à ce que l'on croit trop souvent, les chansons de geste ne sont pas, même en substance, même en faisant la part de l'enjolivement poétique, des récits historiques. Leur atmosphère n'est pas celle de l'Histoire, et la plupart des récits qu'elles narrent sont des fictions, auxquelles certains faits historiques servent parfois, tout au plus, d'inspiration ou d'amorce. Les poètes du moyen âge dit "central" ou "classique" ont projeté sur le passé carolingien les conceptions, les moeurs, les usages et les réalités de leur temps : les chansons de geste sont donc pétries d'anachronismes. C'est pourquoi Charlemagne y est un roi de France, arborant les armoiries fleurdelysées des Capétiens, et non un simple roi des Francs. Les héros sont des chevaliers et des paladins (avec tout ce que cela implique de sens de l'honneur un peu fantasque, voire déjà de courtoisie raffinée et de sensibilité à l'amour dans certains de nos poèmes) non de simples soldats ou guerriers comme pouvaient l'être les hommes d'armes du Haut Moyen Âge. Ce sont aussi des barons, des seigneurs féodaux tenant leurs fiefs de manière héréditaire et avec une jalouse autonomie, tout comme leurs homologues de l'époque capétienne. 

Outre l'anachronisme, l'élément qui distingue le plus nettement l'atmosphère des chansons de celle des chroniques historiques est la présence du merveilleux. Dans nos épopées, comme dans celles d'Homère, le merveilleux tient en effet une large place. Merveilleux chrétien, d'abord : on y voit Dieu et ses saint, les anges et les démons se mêler des affaires et des combats des mortels, comme le font les dieux de l'Olympe dans l'Iliade. Mais merveilleux païen également, car nos chansons de geste sont aussi pleines de géants et de nains, de luitons (les ancêtres médiévaux de nos lutins),  de magiciennes et d'enchanteurs, d'objets magiques et d'épées mythiques (telles que la fameuse Durendal, qui vaut bien Excalibur), d'animaux fabuleux et d'êtres surnaturels tels qu'Obéron, le roi de Féerie, qui n'est pas l'invention de William Shakespeare mais bel et bien la trouvaille d'un poète médiéval de langue française : il fallait tout de même que ce soit dit !

En somme, ce que j'essaie de vous dire, peut-être trop pesamment, c'est que les chansons de geste sont notre mythologie. Nous n'en faisons généralement pas grand cas, mais elles sont la mythologie de la France, et il me semble que, ne serait-ce que pour cette raison, nous devrions en prendre quelque soin. Ne croyez-vous pas ? Tenez, je vais me permettre une petite digression. L'une des motivations de J. R. R. Tolkien, pour créer les récits de sa Terre du Milieu, était de donner une mythologie à l'Angleterre, car il ressentait cruellement l'absence d'une véritable mythologie anglaise, liée à l'Histoire, au sol et à la langue de son pays. De ce désir sont sortis les chefs d’œuvres que l'on sait. Mais nous autres Français, si nous n'avons pas de Tolkien, nous avons tout de même une chance que Tolkien nous aurait enviée : nous sommes les héritiers d'une mythologie qui nous est propre, au sens où l'entendait ce grand écrivain. Car les chansons de geste se rattachent à notre Histoire (elles sont ancrées dans le passé de la France), à notre sol (beaucoup de hauts lieux de nos épopées existent vraiment et se trouvent en France, à commencer par l'abbaye de Saint-Denis, véritable cœur spirituel de la "doulce France" des chansons de geste) et à notre langue (les chansons de geste sont, en grande majorité, des poèmes de langue d'oïl ; quelques unes sont composées en langue d'oc). Ne devrions-nous pas avoir quelque gratitude, quelque piété filiale pour cet héritage ? 

Je suis de ceux qui croient que si. Je voudrais que nous fassions vivre ce patrimoine (qui ne survit plus aujourd'hui qu'à travers les travaux d'une poignée d'érudits ne s'adressant qu'aux seuls universitaires), et que nous lui permettions de reprendre corps, de s'enraciner de nouveau dans le terreau de la culture populaire et vivante. Ce n'est pas impossible. Les Anglo-Saxons ont su le faire,  à travers le cinéma et les séries télévisées, pour la légende arthurienne, qu'ils avaient quelque droit de considérer, dans une certaine mesure, comme leur propre mythologie. Mais Hollywood ne sauvera pas la matière de France à notre place. C'est notre patrimoine : c'est à nous qu'il revient de l'aimer, de l'entretenir et de la transmettre. Et si nous ne le faisons pas, les chansons de geste sombreront dans dans une obscurité que les études savantes ne suffiront pas à éclairer (car un pan de culture qui n'est connu que par les travaux d'universitaires, et dans d'étroits cénacles de spécialistes, est pour ainsi dire mort). Ce sera un trésor de beauté et de poésie perdu, une constellation de merveilles disparue au firmament de notre littérature. 

Pour ma part, je ne veux pas qu'il en soit ainsi.

mercredi 20 mars 2019

Le Chevalier au Cygne

Chers et hypothétiques lecteurs,

Poursuivant ma noble tâche de transmission des légendes et des épopées de France la doulce, j'ai uni mes forces à celles de Nicolas Doucet, talentueux dessinateur (que vous connaissez peut-être déjà pour sa série de bandes dessinées Les Familius) afin de concocter un nouveau projet de livre.

Il s'agit d'un ouvrage pour lequel deux volumes sont d'ors-et-déjà prévus, et qui s'intitulera Le Chevalier au Cygne. J'en composerai le texte, en m'appuyant comme à mon habitude sur les diverses chansons de geste médiévales qui nous content cette très ancienne et très belle histoire. Nicolas Doucet, de son merveilleux coup de crayon, illustrera le récit avec panache.



La légende du chevalier au cygne est bien sûr connue de nos jours surtout par le célèbre opéra Lohengrin qu'en tira Wagner, qui se basait pour ce faire sur les sources germaniques. L'un des intérêts de notre projet est que je me servirai essentiellement des sources français ; car, on l'ignore parfois, cette légende fait l'objet de plusieurs épopées de langue d'oïl qui ne sont ni moins belles, ni moins anciennes que les textes allemands utilisés par Wagner, et qui se rattachent à l'une des branches de la matière de France. C'est donc une version très différente de celle que vous connaissez déjà par Wagner, bien que tout aussi authentique, que nous allons vous proposer.


Vous pouvez voir la présentation de notre projet en suivant ce lien. C'est également là qu'il vous sera possible, si vous le souhaitez, de nous soutenir pour que nous puissions mener ce projet à bonne fin, en contribuant à la campagne de financement participatif par laquelle nous espérons le rendre possible.

Une autre manière de nous aider consiste à partager cette annonce autour de vous. 

Merci d'avance à tous ceux qui nous soutiendront d'une manière ou d'une autre !

samedi 3 novembre 2018

Durendal, oeuvre de Wieland

A la fin de mon précédent billet sur les origines célestes de l'épée Durendal, je vous faisais part de l'existence d'une autre version relative à la provenance de cette arme, et promettais d'y revenir.

Cela m'aura pris le temps, mais enfin, me revoici. J'y reviens.

D'après une seconde tradition, attestée moins anciennement que la précédente mais remontant tout de même au XIIème siècle, Durendal n'est pas un don céleste reçu par Roland mais une conquête, une prise de guerre. Roland aurait gagné l'arme, en même temps que son cheval Veillantin et que son célèbre olifant,  lors de la première bataille à laquelle il aurait pris part, épisode narré par la chanson d'Aspremont, l'un des monuments de notre ancienne littérature. Résumons-en les passages qui concernent notre sujet.

Cette chanson se déroule en Italie, et plus précisément en Calabre, aux alentours du pittoresque massif montagneux de l'Aspromonte dont elle tient son nom. La Calabre a en effet été envahie par Agolant, le très puissant souverain d'Afrique, accompagné par un cortège de rois vassaux et par son propre fils et champion, le formidable guerrier Eaumont, détenteur de la redoutable épée Durendal, de l'excellent destrier Veillantin, et d'un merveilleux olifant à la sonnerie prodigieuse. Charlemagne, défié par les Sarrasins, se porte à leur rencontre pour les combattre, à la tête de ses guerriers, remplissant là son rôle habituel de défenseur de la Chrétienté.

L'armée sarrasine s'est scindée en deux. Agolant réside dans la ville de Reggio, dont il s'est emparé, avec le gros de ses troupes, tandis qu'Eaumont son fils, à la tête d'un parti considérable de guerriers, contrôle une forteresse, la tour de la Happe, au nord de l'Aspromonte. Il se trouve donc en première ligne, et barre la route de l'armée chrétienne. Charlemagne et les siens lui livrent plusieurs batailles, sans réussir à obtenir un succès décisif, car leur adversaire est un héros particulièrement puissant. (Une tradition qui va se développant au fil des siècles rehausse d'ailleurs le prestige d'Agolant et d'Eaumont en faisant d'eux les descendants d'Alexandre le grand, un des Neuf Preux de l'imaginaire médiéval.)

Au cours d'un dernier engagement, les Français et leurs alliés se trouvent presque vaincus. C'est alors que le neveu du roi, le jeune Roland, adolescent point encore adoubé chevalier, déserte le campement où il avait été relégué à la tête de tous les jeunes gens, écuyers et "varlets", qu'il a pu rassembler, et qui se sont armés de bric et de broc : Roland lui-même n'a qu'un bâton en guise d'épée. Pourtant, la charge impétueuse de cette troupe inattendue, qui se jette vaillamment dans la bataille, change le cours de l'affrontement et donne la victoire aux Français.

Le preux mais arrogant Eaumont, qui a refusé jusqu'au dernier moment de sonner de son cor pour appeler son père à la rescousse, s'y résout enfin, mais cet effort est inutile : par un miracle, Dieu empêche le son du cor de parvenir jusqu'à Reggio. Réduit à quia, Eaumont cherche le salut dans la fuite, mais Charlemagne, qui a perdu bon nombre de ses fidèles compagnons depuis le début de la guerre, se jette à ses trousses et, finissant par le rejoindre en un lieu désert, engage un rude duel contre lui. Joyeuse se heurte à Durendal.

Charlemagne est bien sûr un redoutable guerrier, mais déjà vieux. Eaumont, qui est tout aussi redoutable et possède l'avantage d'être dans la force de l'âge, prend le dessus : l'empereur est sur le point de succomber lorsque survient Roland. Le jeune preux, toujours armé de son malheureux gourdin, n'hésite pas un instant à engager le combat contre Eaumont pour protéger son oncle. Esquivant les coups de la redoutable épée qui pourrait aisément le pourfendre, il parvient d'un coup habile à désarmer son adversaire et finit par le terrasser, accomplissant ainsi son premier haut fait.

Un peu plus tard, lorsque Charlemagne adoube son neveu, ainsi que les autres vaillants jeunes gens dont l'intervention a sauvé l'armée chrétienne, il lui remet les dépouilles d'Eaumont, qui lui reviennent de droit puisqu'il les a conquises : l'épée, le destrier et le cor. Roland quitte l'enfance pour devenir un chevalier.

Adoubement de Roland
Roland et Charlemagne ont ensuite d'autres démêlés avec Agolant, qui bien sûr veut venger son fils, mais nous les quitterons là, car la reste de la chanson d'Aspremont ne concerne plus notre présent sujet. Si vous voulez connaître la suite, allez donc la lire par vous même : il y a une excellente édition moderne et bilingue (ancien français/français moderne), par François Suard, qui se trouve facilement et n'est pas onéreuse.

Nous savons maintenant comment Roland conquit Durendal. Un texte plus tardif et franco-italien, l'Aquilon de Bavière (XIVème siècle), nous révèle de surcroît comment l'épée était venue en la possession d'Eaumont, et c'est une histoire tout à fait intéressante, que je vais vous résumer.

Agolant avait en fait trois enfants, de deux lits. De Pantasilas, reine des Amazones, avec laquelle il entretint une liaison passagère, il eut des jumeaux : un fils, Trojan, et une fille, Galacielle. D'une autre femme, son épouse et sa reine, il eut le seul Eaumont. Agolant se chargea de l'éducation de ses deux fils, tandis que Pantasilas élevait sa fille en guerrière, selon la coutume des Amazones.

Lorsque Trojan et Eaumont furent en âge d'être adoubés, Pantasilas, voulant faire un présent à son fils, chargea Galacielle de lui porter l'épée Durendal, qu'elle détenait. Mais lorsque Galacielle parvint à Arganor, la cité d'Agolant, Trojan refusa de se porter à sa rencontre pour l'accueillir en bonne et due forme, jugeant qu'une femme ne méritait pas de tels égards. Outrée, Galacielle préféra donc offrir l'inestimable épée à son demi-frère, le courtois Eaumont, dont elle avait reçu un chaleureux accueil.

Après cela, Eaumont et Trojan trouvent tous deux la mort, ainsi que leur père, lors des combats contre Charlemagne sous l'Aspromonte. Galacielle leur survivra et aura deux enfants héroïques, un fils (Roger) et une fille (Marphise) qui tiennent une grande place dans le Roland furieux de l'Arioste.

Marphise, fille de Galacielle

Reste une question de taille : d'où vient-elle, cette épée fabuleuse, qui tranche les hauberts et fend les rochers ? Car où que Roland l'ait prise, ce n'est pas une arme ordinaire ! Si elle n'est pas un don céleste, d'où lui viennent ses propriétés merveilleuses, son tranchant, sa résistance ? Au fil des textes, nous apprenons qu'elle a appartenu à d'autres grands guerriers du passé, tels qu'Hector de Troie. Mais qui donc l'a forgée ?

A son sujet, notre tradition épique est unanime : Durendal est l'oeuvre de celui qui, dans l'univers mythique des chansons de geste, est le forgeron-magicien par excellence, créateur de la plupart des épées légendaires : un personnage mystérieux que nos textes de langue romane nomment Galan, Galant ou encore Galanus. En réalité, ce forgeron nous vient tout droit des mythes germaniques, où il s'appelle, selon les pays, Velent, Volünd ou Wieland. S'est-il glissé dans l'épopée française aux temps capétiens, à la faveur de contacts avec l'Allemagne et sa poésie ? Ou sont-ce les Francs de Clovis, bien des siècles auparavant, qui l'ont apporté en Gaule avec le reste de leurs traditions légendaires, dont la plus grande part a péri ? Bien malin qui pourrait le dire.

Wieland le forgeron

Ce qui est certain, c'est que Galant/Wieland conserve dans nos épopées le rôle et les facultés qui étaient les siennes dans les mythes germaniques : c'est un forgeron merveilleux, détenteur de secrets qui relèvent de la magie, et créateur d'armes et d'armures fabuleuses, que les preux s'arrachent. Ainsi, Courtain, l'épée d'Ogier le Danois, et Froberge, l'épée de Renaud de Montauban, pour ne citer que les plus célèbres, sont aussi considérées comme des créations de Galant. D'après les textes scandinaves, Wieland est le fils d'un géant et le petit-fils d'une ondine. On le nomme parfois prince des elfes, et ce sont les nains (conçus par cette mythologie comme d'habiles artisans, et comme des êtres chthoniens détenteurs des secrets des métaux que l'on trouve sous la terre) qui lui ont tout appris de son art. Il est également l'époux d'une Walkyrie et, tout comme l’Héphaïstos grec dont il est peu ou prou l'équivalent, Wieland est boiteux, ayant été mutilé par un roi qui voulait le retenir captif pour profiter de ses talents. En pure perte d'ailleurs : Wieland se fabriqua des ailes à l'aide de plumes, et s'échappa en prenant son envol, tel Dédale et Icare. 

L'envol de Wieland

La tradition lui prête un fils, Witege, vaillant guerrier auquel il remit la puissante épée Mimung, censée être sa meilleure lame, qui est plus ou moins le pendant germanique de Durendal : si l'on voulait harmoniser les données des deux cycles, sans doute pourrait-on assimiler l'une à l'autre.

Galant/Wieland est un personnage intéressant et haut en couleur. De même, les démêlés de Galacielle avec Trojan et Eaumont, d'Eaumont avec Charlemagne et Roland, gagnent à être connus. Nous voici bien embêtés ! Nous avons maintenant deux versions de l'origine de Durendal sur les bras, et toutes deux sont passionnantes ! Laquelle préférer ? Fort heureusement, nous ne sommes pas tenus de choisir : aucune des deux n'est plus vraie ni plus fausse que l'autre. Il ne faut en rejeter aucune, car un mythe est égal à la somme de ses versions.