samedi 12 décembre 2015

Nos ancêtres les Troyens (1/2)

A Ygor Yanka.

Puisque j’ai décidé de me remettre à bloguer, je veux, avant que la flemme n’anéantisse mes velléités, traiter d’un sujet dont je pensais vos entretenir depuis déjà longtemps : le mythe des origines troyennes des Francs.

On avait coutume, il n’y a pas si longtemps, de parler en France de « nos ancêtres les Gaulois ». Cette conception, à l’aune de l’Histoire de notre pays, est relativement récente. Elle n’apparaît guère qu’au XIVe siècle et ne s’impose vraiment qu’au XVIe. Pendant tout le moyen âge, nos ancêtres croient fermement qu’ils sont les descendants de Troyens échappés à la chute d’Ilion (à l’image de ceux d’Enée qui, d’après Virgile, furent les aïeux des Romains) et conduits dans leurs errances par le fameux Francion, fils d’Hector, en qui l’on voyait l’ancêtre de nos rois.

Le bon Ygor Yanka m’a demandé un jour si l’on n’avait pas délibérément occulté les origines gauloises. Le mythe troyen ne servirait-il qu’à cacher des Gaulois dont nos ancêtres auraient eu honte ? Je n’en crois pas un mot. Les hommes du moyen âge ne cherchaient pas à oublier les Gaulois : il se trouve simplement qu’ils en ignoraient tout. Les Gaulois n’écrivaient pas, et n’ont donc pas laissé derrière eux de textes permettant de les connaître. Quant à l’archéologie, elle était encore assez peu développée aux temps dont je vous parle. Un homme du XIIe siècle, même curieux et cultivé pour son temps, n’avait rigoureusement aucun moyen de savoir quoi que ce soit des Gaulois.

On m’objectera que les hommes du moyen âge pouvaient trouver mention des Gaulois dans les lettres antiques. C’est oublier un peu vite qu’une bonne part du savoir de l’antiquité fut englouti par l’oubli, ou au moins entra en dormition, dans les temps tumultueux de la fin de l’empire romain. Beaucoup de textes étaient perdus, et les hommes capables de les lire et de les comprendre s’étaient faits rares. Des milliers de copistes, de penseurs, de traducteurs, s’attelèrent pendant des siècles à reconquérir, à transmettre, à maîtriser l’héritage antique. La Renaissance recueillit les fruits d’un long effort.

Les clercs du moyen âge connaissaient certes quelque chose des lettres romaines, mais ils étaient loin de disposer de tous les textes que nous pouvons lire aujourd’hui facilement dans la collection Budé. D’autre part, si vous vous êtes penchés un tant soit peu sur les écrits latins antiques, vous savez sans doute que ces écrits parlent de maintes choses, dont beaucoup étaient d’un grand intérêt pour des esprits médiévaux, mais que les Gaulois n’y occupent qu’une place extrêmement modeste. Il était tout à fait possible à un clerc médiéval de parcourir ce qu’il pouvait posséder des auteurs latins pendant des décennies, sans y croiser un seul Gaulois, ou sans y prêter attention. Pour trouver les Gaulois dans les écrits romains, il faut les y chercher, et notre clerc médiéval n’avait aucune raison de penser à les chercher.

Tout au plus, les doctes du temps savaient-ils parfois que la France s’était jadis appelée Gaule. Wace, l’historiographe des ducs de Normandie, mentionne le fait en passant dans son Roman de Rou (c’est-à-dire l’histoire en langue romane de Rollon et de ses descendants) au moment d’expliquer comment la Neustrie devint Normandie. C’est pour lui une si étrange merveille que ces changements de nom d’une terre au fil du temps, une chose si surprenante et peut-être si choquante, qu’il fournit une longue liste d’exemples qui devait esbaudir les lecteurs et les auditeurs du Roman. Il s’agit peut-être bien aussi, en évoquant des précédents illustres, d’aider la pilule à passer, de faire accepter ce changement de nom comme légitime. Cela n’allait pas de soit car, nous dit-il, les Français gabaient, se moquaient de ce nouveau nom :

Franceis dient que Normendie
Ceo est la gent de north mendie ;
Normant, ceo dient en gabant,
Sunt venu de north mendiant,

Il me semble donc bien possible et même fort probable que la majorité des hommes de l’époque n’aient même pas eu connaissance de l’ancien nom de ce qui était devenu la France. Wace lui-même, bien qu’il connaisse le nom de Gaule, ne sait rien des Gaulois, ni de Celtes en général, à telle enseigne qu’il est l’un des principaux historiographes (ou faut-il dire mythographes ?) des origines troyennes, appliquées aux (grands) Bretons.

Du reste, pourquoi les Français du moyen âge auraient-ils voulu occulter les Gaulois ? Pourquoi auraient-ils eu honte d’en descendre ? Je ne vois aucune bonne raison à cela. César dépeint les Gaulois comme pieux, indisciplinés et braves. Les chevaliers du XIIe siècle, qui se voulaient avant tout pieux et braves et dont la discipline n’était pas la qualité première, eussent été honorés de descendre de tels gens. Auraient-ils eu honte alors de descendre d'illettrés, moins cultivés que les Romains ? Il faut se faire une bien étrange idée du moyen âge pour imaginer cela ! Les hommes de l’époque auraient-ils alors renâclé à l’idée de se donner des vaincus pour ancêtres ? L’objection est peut-être plus sérieuse, mais la réponse est décidément non : les Français de jadis n’hésitèrent pas à se choisir pour origine les plus célèbres vaincus de la mythologie grecque. Ils en furent même fiers !

Vous voulez que je vous dise ? Si nos ancêtres du moyen-âge avaient pu connaître les Gaulois, non seulement ils n’en auraient pas eu honte, mais l’on aurait vu fleurir les généalogies fictives faisant remonter les plus puissants lignages du temps à Vercingétorix, comme c’est le cas pour Charlemagne. Je vous en fiche mon billet ! D’ailleurs, dès que les origines gauloises eurent été exhumées de la poussière des siècles, à la fin du moyen âge, on les adopta avec enthousiasme, en les mêlant d’abord harmonieusement à des origines troyennes qui étaient trop bien établies et depuis trop longtemps pour s’estomper comme par enchantement. Laissons Colette Beaune nous expliquer toute cette sombre affaire, si vous le voulez bien :

« Les origines troyennes des Francs ont été créées au VIIe siècle sur le modèle antique de la fondation de Rome  par les exilés troyens conduits par Enée. Comme les Romains qui gouvernèrent le monde, les Francs ou les Français sont issus de la race la plus ancienne et la plus noble. Les versions du XVe siècle de cette légende présentent des caractères spécifiques, dont le plus important est d’avancer de plus en plus l’arrivée des Francs dans le pays. On conçoit donc l’établissement du IVe siècle conduit par Marcomir comme précédé de vagues préalables d’émigrés troyens qui se mêlent aux Gaulois. On vient, en effet, grâce aux sources antiques, de redécouvrir ceux-ci vers 1350. Vaillants soldats, cultivés et pieux, les Gaulois ont tout pour faire des ancêtres acceptables, et d’autant plus crédibles qu’ils sont bien attestés par des textes aussi répandus que le De bello Gallico. C’est pourquoi, à la fin du XVe siècle, Jean Lemaire de Belges transforme le mythe des origines troyennes des Francs en un mythe des origines troyennes des Gaulois. Les Gaulois sont établis en Gaule depuis des temps immémoriaux. Une partie d’entre eux est allée fonder Troie. Francion revient donc par la suite au pays de ses ancêtres. Gaulois et Francs sont des Troyens et ils ne sont qu’une seule et unique population, sans mélange aucun. Les Gaulois donnent naissance aux Francs. Ainsi une filiation unique et continue, un sang pur et non mélangé, relie la population française à ses origines glorieuses. »

Colette Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, 1985.

(Vous aurez remarqué que Colette s’emmêle un peu les pinceaux à la fin, il faut lire « Jean Lemaire de Belges transforme le mythe des origines troyennes des Francs en un mythe des origines gauloises des Troyens » et « Troyens et Francs sont des Gaulois et ils ne sont qu’une seule et unique population » pour que le passage ait un sens, mais vous aviez rectifié par vous-même.)

Dans ce billet, j’aurais traité du sujet en restant au ras du sol, au niveau des chroniques et de l’historiographie. Dans une prochaine publication, je tâcherai de prendre un peu de hauteur et nous verrons ce que la littérature, la poésie et peut-être aussi une certaine façon de voir le monde doivent au mythe troyen.

3 commentaires:

  1. Ah ! Oh ! Vous relancez le débat ! Naturellement, vous avez sur mon humble personne un certain avantage : votre connaissance et votre maîtrise des textes anciens. Je n'ai de mon côté qu'une espèce d'intuition. Certes, Troie fut défaite et l'on peut se demander pourquoi un peuple choisirait de telles racines. Observons que les Gaulois aussi furent défaits et que s'il y avait un choix à faire entre défaits, les Troyens ont un prestige quelque peu supérieur, bicause Homère, bicause la mythologie, la légende, et bien sûr la culture grecque, dont le rayonnement est un poil plus intimidant que celui des valeureux mais modestes Gaulois (quels sont les philosophes, les mathématiciens gaulois ?). Ainsi moi-même, s'il était avéré que je descendais des Trévires, la tribu gauloise (celtique) de mon coin, j'en serais flatté, mais je n'emboucherais pas mon buccin pour claironner la nouvelle, car cette tribu était essentiellement agricole (voir le bas-relief de la moissonneuse des Trévires au Musée gaumais de Virton). J'aurais, par tempérament et pour la gloire, une certaine tendance à préférer descendre d'une tribu belliqueuse et entreprenante, voire d'un terrible Mongol (un chef, bien entendu). Ce qui est vrai pour la psychologie d'un individu est plus vrai encore pour celle d'un peuple : plutôt descendre du loup ou du tigre que du mouton ou de la limace ! S'il est vrai que les historiens du Moyen-Âge en savaient peu sur les Gaulois/Celtes, faute d'écrits (mais Tacite et Pline l'Ancien ?), que savaient-ils au juste des Troyens, dont on ne sait toujours pas s'ils ont existé, et dont la localisation précise demeure encore bien mystérieuse ? Pour moi, aux yeux des quêteurs de racines prestigieuses, les Celtes souffrent d'un vice majeur, qui est de n'avoir pas été une civilisation, au sens de l'histoire, des lettres, des sciences, des conquêtes, etc. Juste un peuple sans royaume, sans capitale, disséminé en tribus pour la plupart agricoles, se chamaillant entre elles de temps en temps, incapables de se fédérer contre un ennemi commun, un peu comme la droite dans la France d'aujourd'hui !

    J'ajoute qu'il est parfaitement possible, grâce à un test ADN simple et peu coûteux (200 €), de connaître nos origines, comme cela a été fait pour les descendants italiens des Étrusques (dont nous savons qu'ils viennent d'Anatolie).

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  2. Les origines troyennes sont évidemment une certitude, puisque nous avons une ville nommée Troyes. De là à penser que François Baroin pourrait être un descendant de Francion, il n'y a pas des kilomètres.

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  3. je vais peut être dire une bêtise ce qui ne serait guère étonnant, mais ils n'avaient pas le manuscrit de la guerre des Gaule dans les monastères où étaient les érudits ? il n'avait pas été recopié ?

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