Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

jeudi 11 juin 2015

La chronique du Pseudo-Turpin, 1

Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle fut l'un des plus importants du Moyen Âge. L'un des textes les plus notables à son sujet est le Livre de Saint-Jacques, une compilation latine du XIIème siècle comprenant un guide de voyage fort détaillé, différents écrits hagiographiques ou liturgiques, et une chronique, dite "du Pseudo-Turpin", imprégnée de références à l'épopée, qui narre les expéditions de Charlemagne en Espagne. Joseph Bédier a longuement étudié ce texte dans le troisième volume de ses Légendes épiques, avec l'érudition et la finesse qu'on lui connaît. Je vous épargnerai de longs développements dont j'imagine qu'ils seraient oiseux, mais je vais vous proposer quelques morceaux choisis, de la plume de Bédier.

Place au maître !

"Le poète de la Chanson de Roland prétend que l'archevêque Turpin, ayant bien combattu à Roncevaux, y a péri avec les douze pairs. Il le représente mort dans l’herbe verte, ses blanches mains de prélat, ses belles mains croisées sur sa poitrine :

Desur sun piz. entre les dous furceles,
Cruisiedes ad ses blanches mains, les beles.

Mais le poète était mal informé. Sachez que le bon archevêque n'a point pris part à la bataille de Roncevaux. Tandis qu'elle se livrait, il se trouvait, lui, dans le camp de Charlemagne, à plusieurs lieues de là, et lui chantait la messe. Après le désastre, il est rentré en France et s'est retiré à Vienne. Là, quand il eut déposé son heaume et son épée, n'ayant plus qu’à soigner ses vieilles blessures, il se sentit de loisir, et même un peu désœuvré. Alors, fort à propos, il se rappela qu'il était clerc et savait le latin. S'il écrivait ses mémoires ? Justement, un sien ami, Léoprand, doyen d'Aix-la-Chapelle, venait de lui en souffler l’idée. Il prit donc ses tablettes et écrivit ceci :

[…]

 « A Vienne où je me suis retiré, encore un peu souffrant de mes blessures, j’ai reçu naguère la lettre où vous me demandiez de vous raconter comment Charlemagne, notre très illustre empereur, a délivré de la domination sarrasine la terre d'Espagne et de Galice. De ses principaux exploits, de ses victoires triomphales sur les Sarrasins, des merveilles que j’ai vues de mes yeux durant ces quatorze années que j'ai passées à parcourir l'Espagne et la Galice avec lui et avec ses armées, je n'hésite donc pas à composer une relation sincère, et je l'adresse à Votre Fraternité. La renommée rapporte du roi maints hauts faits en Espagne, desquels, me dites-vous, vous avez vainement cherché le détail dans la Chronique royale de Saint-Denis. C'est que l'auteur de cette Chronique, soit crainte d'être trop long, soit ignorance et faute d'avoir été lui-même en Espagne, n'a pas tout rapporté. Mon récit complétera le sien, sans d'ailleurs le contredire jamais.
« Vivas et valeas et Domino placeas. Amen. »

Cette lettre sert de préface à la très illustre chronique intitulée Turpini Historia Karoli Magni et Rotholandi. Les grandes guerres de ces quatorze années, les marches et les contre-marches de l'empereur à travers les Espagnes, les prouesses des douze pairs, les miracles de Dieu, Turpin les raconte avec une verve martiale, car il est homme de guerre, avec onction, car il est homme d'Eglise, avec gravité surtout, car il craint fort, semble-t-il, que la postérité ne le prenne pour un romancier, voire pour un imposteur, lui, l'historiographe de Charlemagne.

Hélas ! on ne l'appelle plus aujourd hui que « le pseudo-Turpin ». Léon Gautier l'accuse de « faux en écriture publique », lui donne des noms cruels : « misérable », « voleur ». Et de fait, quand on s'est amusé un instant du sérieux avec lequel l’auteur prétend être Turpin lui-même, et de la puérilité de cette fiction, et de son extravagance, on est tenté d'abord de croire qu'à peine sa Chronique mérite l'honneur d'être lue. Pourtant, on se rappelle que durant des siècles ce petit livre fut respecté entre tous, qu'il a grandement agi sur la poésie et sur l'art ; et l'on se rappelle aussi que de nos jours il a su intriguer la critique, la désorienter parfois, la passionner. Par-là, par le mystère qui l'enveloppe et par tout ce que ses récents interprètes lui ont consacré de soins ingénieux, par son prodigieux succès et j'ajoute par la beauté de plusieurs des légendes qu'il met en oeuvre, le livre du faux Turpin captive, il peut même émouvoir encore, et peut-être le lecteur ressentira-t-il bientôt ce charme à son tour et peut-être cette émotion […]."

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