Charlemagne affrontant le Paganisme

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dimanche 18 janvier 2015

Bestiaire épique 1 : les Sciapodes ou Bangarots

Commençons le parcours de notre bestiaire épique avec des personnages plus surprenants qu'effrayants :

Mult i vint uns princes, ce sachiez voirement, / Sachez qu'y vint un prince
Qui tint Lande florie, d'entre Ynde et Orient, / régnant sur Landefleurie, entre l'Inde et l'Orient,
U sunt li Bangarot plus neir que n'est serpent / pays des Bangarots, plus noirs que des serpents,
Qui gettent feu et flambe quant ire les esprent. / qui crachent feu et flamme quand la colère les saisit.
James gent ne verrez de lor faiçonement : / Jamais vous ne verrez de gens semblables :
Un pié a chascon d'eis, seignors, tant sulement ; / chacun d'eux n'a qu'un pied unique,
Plus est lé d'une mine selonc mi[e]n escient. / plus large qu'une mine (mesure pour les grains).
De ce funt coverture a la pluie et al vent, / Ils s'en couvrent contre la pluie et le vent,
Car ne poent suffrir orage ne torment. / car ils ne supportent pas les orages.
Si cil trovent les noz, mult ira malement ; / S'ils trouvent les nôtres, ce sera terrible ;
Riens nés pot guarir fors Deu l'omnipotent, / Seul Dieu tout-puissant pourra les en protéger,
Car pruz sunt a merveilles, mais de cor[r]e sunt lent, / car ils sont très braves, quoiqu'ils soient lents
Et dorment bien cinc jorz sanz nul resperement. / et dorment cinq jours d'affilée.

Meyer, Paul, « Un récit en vers français de la première croisade fondé sur Baudri de Bourgueil », Romania, 5, 1876.



Dans ces êtres, les Bangarots, on reconnaît aisément les Sciapodes de la tradition antique. Les gesteurs médiévaux, s'inspirant librement des sources latines, ont coutume de modifier les noms des monstres qu'ils y trouvent pour leur en donner qui choquent moins leurs oreilles. 

Il leur arrive aussi d'ajouter à ces êtres des propriétés qui les rendent plus redoutables, comme ici le fait de cracher le feu ou la bravoure qui leur est attribuée. C'est que dans les ouvrages d'érudition antique, les peuples fabuleux sont simplement décrits comme des curiosités, et ne jouent en général aucun rôle actif, tandis que dans les chansons de geste ils sont là en qualité d'adversaires des héros, et doivent donc posséder des traits qui les rendent dangereux.

Pline l'Ancien évoque les Sciapodes, sans les situer précisément, parmi les merveilles de l'Ethiopie et de l'Inde, terres réputées riches en prodiges. Voici ce qu'il en dit, citant le médecin grec Ctésias :

"Il parle aussi d'hommes appelés Monocoles (monos, unique, kôlon, jambe), qui n'ont qu'une jambe et qui sautent avec une agilité extrême ; il dit qu'on les nomme aussi Sciapodes (skia, ombre, pous, pied), parce que dans les grandes chaleurs, couchés par terre sur le dos, ils se détendent du soleil par l'ombre de leur pied..."

Pline l'Ancien, Histoire naturelle, édition d'Émile Littré, Paris, Dubochet, 1848-1850.

dimanche 11 janvier 2015

Isidore et Baratron

Les fêtes sont passées : il est temps de nous remettre au travail.

Dans un article portant sur les différents dieux des sarrasins, j'avais cité sans m'y attarder le nom de Baratron, l'un de ces dieux fictifs des païens de chansons de geste. A l'époque, j'ignorais d'où pouvait venir ce nom. Je viens récemment de le découvrir, dans l'oeuvre d'Isidore de Séville.

Peut-être n'est-il pas inutile de vous présenter brièvement ce personnage. Isidore fut évêque de Séville au VIIème siècle. C'était aussi un homme d'une vaste érudition pour son époque, qui a laissé une oeuvre écrite importante, et notamment des Etymologies qui nous paraissent aujourd'hui fantaisistes, mais par l'intermédiaire desquelles une part de la culture antique a été transmise au Moyen-Âge. Il est aussi le saint patron de l'informatique et d'internet, et donc de nous autres internautes. Qu'il nous tienne donc en sa sainte garde et nous préserve de la tentation de fréquenter des sites déshonnêtes.



J'avoue à ma honte que, jusqu'à ces derniers temps, je ne me suis jamais beaucoup intéressé à l'oeuvre d'Isidore de Séville. Je m'aperçois que c'est un tort, de la part d'un homme qui se pique de connaître un peu les chansons de geste, car ses Etymologies doivent renfermer l'explication d'un certain nombre de noms curieux et de réminiscences classiques que l'on trouve dans nos épopées (ce qui prouve d'ailleurs, s'il en était besoin, que nos chansons ne sont pas uniquement l'oeuvre de pauvres hères illettrés : la culture savante et cléricale y a laissé sa marque, même si l'on y trouve aussi des traces d'influence populaire).

Voici en tout cas les origines du mystérieux dieu Baratron :

"BARATHRUM ("gouffre") est un nom pour une très grande profondeur. On dit barathrum comme si l'on disait uorago atra ("gouffre noir"), à savoir de sa profondeur."

Isidorus Hispalensis, Etymologiae, traduction par Olga Spevak,  les Belles Lettres, 2011.

Ce passage se trouve dans le chapitre qu'Isidore consacre aux lieux souterrains, et précède ceux qui portent sur l'Erèbe, le Cocyte et le Tartare, lieux infernaux hérités de la mythologie antique. On conçoit facilement qu'un nom évoquant un gouffre infernal ait pu devenir celui d'un dieu sarrasin, puisque ces derniers sont des démons.

Je ne serais pas surpris de découvrir, chez le même auteur, l'origine de quelques autres noms de dieux païens, de pays imaginaires et de peuplades épiques. Mais ce qui est peut-être plus intéressant encore, c'est qu'Isidore a consacré le onzième livre de ses Etymologies aux hommes et aux monstres : il y décrit un certain nombre de créatures monstrueuses connues de la littérature antique (notamment de Pline l'Ancien, mais Pline avait de nombreuses sources), des créatures dont se souviennent les chansons de geste, qui les placent volontiers dans les rangs des sarrasins.

Je consacrerai donc mes prochains billets à une sorte de bestiaire épique illustré, dans lequel nous verrons quelques peuplades fabuleuses, ce qu'elles doivent à l'antiquité, et ce que nos chansons en ont fait.