Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mardi 14 octobre 2014

Le cheval Bayard (1)


C'est lors de l'adoubement de Renaut par Charlemagne que Bayard, le cheval-fée, est mentionné pour la première fois :

"Et Karles li a ceint le bon brant aceré, (Charles lui a ceint la bonne épée tranchante)
La colee li donne voiant tot le barné. (il lui la donne colée devant tous les barons)
"Or tien, dit Karlemaigne, Dex te croisse bonté, (Que Dieu, dit Charlemagne, te fasse croître en valeur)
Et que acroistre puisses sainte crestienté!" (et te donne d'étendre la sainte chrétienté !)
Et puis monte el cheval qui li fut apresté : (Puis il monte au cheval préparé pour lui)
Onques Dex ne fit beste de la soe bonté, (Jamais Dieu ne créa bête aussi excellente)
Si out a non Baiart, ice fut verité, (Il avait pour nom Bayard)
Por corre .xxx. leues ne seroit ahané (il eût pu courir trente lieue sans se fatiguer)
Por ce qu'en Normendie fu le cheval faé." (car il avait été enchanté en Normandie)
Renaut de Montauban (vers 880-888)

C'est par ces vers énigmatiques que Bayard fait son entrée dans la littérature et dans la légende. D'où vient-il ? Comment se trouve-t-il en possession de Renaut ? Est-ce un bien de famille, ou un présent de Charlemagne, qui fournit l'équipement des chevaliers nouveaux qu'il adoube ? On ne sait. En cela, Bayard est véritablement féerique : il fait irruption dans le récit, à la manière des êtres surnaturels des lais de Marie de France ou des plus anciens romans arthuriens, sans que rien ou presque ne nous soit révélé de ses origines.

S'il est infatigable, c'est qu'il a été "faé" en Normandie, nous assure-t-on. Cela ne nous avance pas beaucoup. Le mot "faé", que j'ai traduit plus haut par "enchanté", est le participe passé d'un vieux verbe français, faer,  qui provient du bas-latin fatare. Etymologiquement, faer, c'est fixer le destin, le fatum d'une personne. Ce rôle est dévolu aux fées, d'après des croyances populaires très anciennes dont on trouve la trace, par exemple, dans La Belle au Bois dormant. Dans plusieurs textes médiévaux et notamment des chansons de geste, on peut voir des fées s'assembler autour du berceau d'un nourrisson pour le douer, lui faire une série de dons fastes ou néfastes, et souvent un peu de chaque. Bayard pourrait donc être un cheval doué par les fées, doté par elles de pouvoirs exceptionnels. 

Mais le mot "faé" est ambigu. Parfois participe passé, il peut aussi être simple adjectif, voire nom commun, et dans ce cas il est le masculin du nom "fée" (il a survécu longtemps dans certaines régions de France sous la forme "fé" ; on se souvient par exemple du Fé amoureux de George Sand).  De ce fait, le terme est difficile à traduire. Bayard est-il un cheval doué, enchanté (ayant reçu des dons, subi un enchantement) ou un cheval féerique (par sa nature propre) ? La plus ancienne version de la chanson, que j'ai citée plus haut, semble indiquer la première solution, mais les remaniements, nous le verrons, tendent à faire du destrier un être dont l'origine est surnaturelle. Rien de très simple, vous l'aurez compris.

Pour finir, pourquoi faé en Normendie ? On ne sait. La Normandie fut certes au moyen âge une terre de légendes, telle que nous nous représentons encore aujourd'hui la Bretagne, et possédant un folklore important lié aux chevaux aussi bien qu'aux fées. Mais c'est là une réponse bien floue et bien insatisfaisante, d'autant que la légende des fils Aymon n'a que peu de liens avec la Normandie : c'est plutôt à l'Ardenne qu'elle se rattache.

Mais vous devez être las de ce charabia. Revenons à notre coursier. Dans la plus ancienne version de la légende, les qualités qui le rendent exceptionnel sont surtout sa rapidité, sa force et son endurance, ainsi que sa loyauté et son intelligence presque humaine : il ne lui manque que la parole, pourrait-on dire. Les réécritures, qui tendent à développer les aspects merveilleux et aventureux de la geste (un peu au détriment de sa gravité et de ses enjeux plus profond), lui prêtent de nouveaux pouvoirs, et notamment celui d'alonger son échine pour y porter les quatre frères, faculté immortalisée par une iconographie célèbre.


En plus d'octroyer à Bayard de nouvelles capacités, les remaniements de la légende, et ses prolongements en amont, le dotent d'origines qui n'atténuent pas son caractère merveilleux : bien au contraire ! Mais nous verrons cela une prochaine fois.

2 commentaires:

  1. Mais la Normandie (du moins la Basse) est toujours une terre de légendes où la sorcellerie est loin d'être éteinte !

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    1. Auriez-vous à ce sujet de croustillantes anecdotes mettant en scène vos voisins ? Je les crois susceptibles d'avoir conservé de vieilles pratiques populaires.

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