Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

mercredi 30 juillet 2014

Turoldus vindicatus, suite et fin : un Franc de France

"A peine si nous savons le nom du poète de la Chanson de Roland. Du moins nous savons qu'il vécut à la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe, au temps des dernières croisades d'Espagne et de la première croisade de Terre Sainte. C'est l'esprit de ce temps qui inspire et soutient son oeuvre. En attribuer tel épisode, tel motif, tel sentiment à tel temps, à tel autre temps tel autre motif, épisode ou sentiment, ce ne sera jamais qu'un jeu laborieux et arbitraire. Certes l'amour du danger, le désir de la gloire, la tendresse du compagnon pour son compagnon, le dévouement du vassal à son seigneur et du seigneur à son vassal, l'esprit de sacrifice, le souci de l'honneur du lignage, ce sont là des sentiments ou trop généralement humains, ou trop généralement français, ou trop généralement féodaux pour que tel d'entre eux n'ait pu s'exprimer en quelque poème dès une très haute époque ; mais ce qui est le propre de la Chanson de Roland, c'est qu'ils y apparaissent tous, et tous en plein épanouissement, et reliés entre eux par une idée dominante, par l'idée des croisades, celle d'une mission héroïque de la France : voilà ce qui n'est pas concevable avant la fin du XIe siècle. La primitive Chanson de Roland ne peut dater que de ce siècle au plus tôt ; et si nous n'en sommes pas à vingt ans près quand il s'agit de dater une chanson de geste, encore importe-t-il de ne pas l'antidater de trois siècles.

A peine si nous savons le nom de l'auteur de la Chanson de Roland : du moins nous savons qu'il fut un « Franc de France », et nous retrouvons en son oeuvre ce qu'il y a de plus spécifiquement national en notre poésie, le sens classique des proportions, la clarté, la sobriété, la force harmonieuse. Nous y reconnaissons l'esprit de notre nation, aussi bien que dans l'oeuvre de Corneille. Ce Turold qui, voilà huit cents ans, a trouvé pour notre patrie la caresse de ces noms, « douce France », « France la libre », nous témoigne avec quelle simplicité s'est faite l'unité française. Sa « douce France » est précisément la nôtre, avec les Lorrains comme aujourd'hui, avec les Gascons, avec les Normands, avec les Provençaux comme aujourd'hui. Charlemagne est pour lui, par réminiscence érudite, l'empereur des Bavarois, des Frisons, des Saxons ; mais il est le roi de douce France ; ce sont les Francs de France qui sont les plus proches de lui dans ses conseils (Par cels de France voelt il del tul errer), et les vingt mille de Roncevaux sont tous des Francs de France : ils ont seuls le privilège de mourir avec Roland.

Donc, nous assure-t-on, le poème de Turold représente « l'esprit germanique dans une forme romane » . Une telle formule l'aurait surpris. Vainement on lui aurait remontré que « 1° l'idée de la guerre est toute germanique dans nos poèmes » ; que « 2° la royauté, dans nos épopées, est toute germaine » ; que « 3° la féodalité y est d'origine germaine » ; que « 4° le droit germanique a laissé sa trace dans nos chansons de geste » ; et que « 5° l'idée de la femme n'y est pas moins germaine ». Il eût répondu qu'il se pouvait bien, mais qu'il n'en était pas moins un Franc de France."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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