Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

jeudi 10 juillet 2014

Turoldus vindicatus 9 : Roland est preux et Olivier est sage

"Il n'y a point de solution imaginable, hormis celle que la Chanson de Roland nous offre, et que seul un poète de génie pouvait trouver. Roland, maître d'appeler, refuse d'appeler, mais pour des raisons qui semblent étranges, et qui le sont en effet, puisqu'elles choquent Olivier, son plus cher compagnon, son double. Olivier est monté sur une hauteur, d'où il a vu les troupes ennemies, innombrables. Il revient et dit :

« J'ai vu les païens ; jamais nul homme sur terre n'en vit plus. Ceux de devant sont cent mille, l'écu au bras, le heaume lacé, vêtus de blancs hauberts, la lance droite, et leurs épieux bruns reluisent. Vous aurez bataille, telle qu'il n'y en eut jamais. Seigneurs Français, que Dieu vous donne le courage! Tenez ferme dans ce champ, afin que nous ne soyons pas vaincus. » Les Français disent : « Honni qui s'enfuira ! S'il s'agit de mourir, pas un ne vous fera défaut ! »

Olivier dit : « Les païens sont en force et nos Français sont bien peu. Roland, mon compagnon, sonnez votre cor. Charles l'entendra et fera revenir l'armée. » Roland répond : « Ce serait agir en fou. J'en perdrais ma gloire en douce France. Mais je frapperai de Durendal de grands coups ; sa lame saignera jusqu'à l'or de la garde. Les félons païens sont pour leur malheur venus aux défilés. Je vous le jure, ils sont tous condamnés à la mort. »

« Roland, mon compagnon, sonnez l'olifant. Charles l'entendra, il fera revenir l'armée, il nous secourra avec toute sa baronnie. » Roland répond : « Ne plaise à Dieu qu'à cause de moi mes parents soient blâmés et douce France avilie. Mais je frapperai de Durendal, de ma bonne épée que j'ai ceinte au côté ; vous en verrez la lame ensanglantée. C'est pour leur malheur que les félons païens se sont assemblés. Je vous le jure ; ils sont tous livrés à la mort. »

« Roland, mon compagnon, sonnez votre olifant. Charles l'entendra, qui passe les Ports. Je vous le jure, les Français reviendront. » « Ne plaise à Dieu, lui répond Roland, qu'il soit jamais dit de nul homme vivant que j'ai sonné du cor pour des païens ; mes parents n'en auront pas le reproche. Mais, quand je serai dans la grande bataille, je frapperai mille coups et sept cents, et vous verrez tout sanglant l'acier de Durendal. Les Français sont preux ; ils frapperont bien. Ceux d'Espagne n'échapperont pas à la mort. »

Olivier dit : « Pourquoi vous blâmerait-on (D'iço ne sai jo blasme) ? J'ai vu les Sarrasins d'Espagne. Les vaux et les monts en sont couverts, et les landes et toutes les plaines. Grandes sont leurs armées et bien petite notre compagnie. » Roland répond : « Or mon désir de me battre s'en accroît (Mis talenz en engraigne). Ne plaise au Seigneur Dieu, à ses saints, à ses anges, qu'à cause de moi France perde sa valeur. Plutôt mourir qu'encourir une honte. C'est pour les beaux coups que nous frappons que l'empereur nous aime. »

On les écoute, on s'étonne. Que pense le poète de leur débat ? Il ne le dit pas, il semble les approuver tous les deux :

"Roland est preux et Olivier est sage. Tous deux sont de courage merveilleux. Une fois à cheval et en armes, jamais pour éviter la mort ils n'esquiveront une bataille. Les deux comtes sont bons et leurs paroles hautes."

Mais encore, lequel a raison? Sans doute on admire les paroles de Roland ; il ne veut pas, dit-il, que par sa faute son lignage soit honni et douce France abaissée ; il aimerait mieux la mort. Mais les mêmes paroles, lequel des vingt mille vaillants qui sont là, prêts à son service, ne les dirait pas aussi bien, ailleurs qu'à Roncevaux ?  A Roncevaux, est-ce le cas de les dire ? A Roncevaux, il ne s'agit pas de défendre le sol natal — nul ne le menace —, mais seulement de tirer d'une laide embûche les meilleurs hommes de Charles, sa « maisniee gente », «  la flur de France ». Tant que l'on a pu douter de la trahison, on est resté au lieu choisi par le traître, pour lui prouver qu'on n'avait pas peur ; on le pouvait alors, on le devait; mais maintenant ! S'il y a honte à appeler à l'aide quand on peut se battre seul, en quel temps, en quel pays, quel chef, surpris par un ennemi trop nombreux, a jamais hésité à demander du renfort ? « D'iço ne sai jo blasme », dit très justement Olivier. Certes, ce qui distingue Roland d'Olivier, c'est que Roland espère vaincre ; mais s'il l'espère, ce n'est pas en capitaine qui aurait apprécié les forces ennemies ; il n'a même pas daigné monter sur la hauteur, comme a fait Olivier, pour les apprécier; et plus Olivier lui dit qu'elles sont immenses, plus il s'exalte : « Mis talenz en engraigne », dit-il, en sorte que, si elles croissaient encore, son désir de bataille croîtrait d'autant. Il est « preux », dit le poète, et Olivier est « sage ». Qu'est-ce donc, être preux, et qu'y a-t-il en ce mot ? Prouesse, ne serait-ce qu'orgueil, le pire des vices, au sentiment chrétien? Ne serait-ce que folie, comme le pense Olivier ?"

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

3 commentaires:

  1. Merci!
    Continuez en sagesse et en prouesse.

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    1. J'y compte bien, même si je crains d'avoir déjà fait fuir l'essentiel des lecteurs avec cette série de billets. Enfin, c'est la démocratie qui a parlé...

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  2. Mais point du tout, seulement vous les enchainez si vite qu'il est bien difficile de commenter - ce qui demanderait temps et réflexion.
    En tout cas la lecture que fait Bédier me plait beaucoup.

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