Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

mardi 8 juillet 2014

Turoldus vindicatus 7 : Poète ou Légion ?

" Tout ce travail d'invention, nous l'avons attribué en ce qui précède à « Turold », au « poète », comme si nous avions oublié que le problème est précisément de savoir s'il ne faut pas le répartir entre plusieurs poètes. Nous ne l'avons pas oublié pourtant, et nous demanderons donc ici une première fois : peut-on voir dans l'exposition de la Chanson de Roland soit une compilation de chants lyrico-épiques, soit un rapetassage d'un poème déjà maintes fois rapetassé ? Ce qu'elle nous offre, ce n'est pas seulement un scénario construit avec adresse, mais un scénario dont les incidents sont commandés par une certaine conception du caractère de Ganelon et du caractère de Roland. Nous sommes en présence d'une combinaison unique, et si délicate que la moindre intervention d'un remanieur quelconque ne peut que la fausser. La chose est facile à vérifier. Il suffit de lire l'un des renouvellements que nous avons de la Chanson de Roland, pris au hasard, par exemple celui du manuscrit C.

Selon ce manuscrit, quand Ganelon, désigné pour l'ambassade, défie les pairs, l'empereur le tance de la sorte :

« Cuvert, dist il, li cors Dieu te maudie !
Ge t'ai prové de meinte felonie.
Por cel Seignor qe tot a en bailie,
Se je te pren a ren de trecherie,
Tot l'or del mont ne te gariroit mie !... »

Et, plus clairement encore, au moment même où Charlemagne investit Ganelon de son office de messager, il prédit que Ganelon vendra les douze pairs à Marsile :

« De félonie lo voi mot escaufé.
Li rois Marsille, se il lo sert a gré,
Vers traïson avra son cors torné ;
Toz nos vendra por sa grant cruauté.
Terre de France, hui chés en grant vilté ! »

De même plus loin, quand Roland se voit désigné par Ganelon, il s'incline devant Charlemagne, et, absurdement : « Empereur, dit-il,

« Tut sunt vendu li doze compegnon :
Je vos plevis qu'il a fait traïson. »

Comme on le voit, ce remanieur, simplement pour avoir admis que Ganelon était un traître de naissance, et pour avoir ajouté quelques vers qu'il croyait inoffensifs, a compromis la combinaison la plus délicate. C'est que la cohérence des premières scènes du Roland n'a d'égale que leur hardiesse, et nul ne peut y toucher sans les gâcher.

Si donc il nous plaît d'appeler Turold  « le dernier rédacteur  », il nous faut supposer, avant la « rédaction » de Turold, ou bien un poème semblable au sien, et qui n'en sera que le double inutile inutile, ou bien un poème dissemblable, mais dont nous ne pourrons jamais rien savoir, sinon qu'il ne contenait rien de ce qui fait la beauté de ces premières scènes, et ce poème hypothétique nous est, par suite, très indifférent. "

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

5 commentaires:

  1. Bédier est toujours parfait, alliant la clarté d'exposition à la science vraie.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il est toujours d'une grande clarté d'expression et de pensée, là où bien des chercheurs modernes s'enveloppent de flou.

      Supprimer
  2. serai-ce trop demander d'avoir la traduction de l'ancien français ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je veux bien le faire, mais en repartant depuis le début de la série, ça va me prendre un moment.

      Supprimer
    2. Je pensais plutôt pour les futurs billets.

      Supprimer