Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

mardi 1 juillet 2014

Turoldus vindicatus 4 : la trahison

"Adossé au pin, l'épée nue, Ganelon attend. Sans doute Marsile, qui s'est retiré à l'écart et qui se concerte avec ses principaux chevaliers, va le faire saisir (v. 501). Mais Blancandrin avertit alors Marsile que le Français est prêt à son service. On l'appelle, on l'interroge : « Ce vieil empereur, deux fois centenaire, quand donc sera-t-il las de guerroyer ? — Jamais, dit Ganelon, tant que vivront Roland, son neveu, et les douze pairs qu'il aime tant, et qui toujours vont à son avant-garde avec vingt mille Français. » Encore agité de colère, mais espérant maintenant une aide, Marsile ne parle de rien moins que de risquer toutes ses forces en bataille contre l'armée entière de Charlemagne. 

Avec adresse, Ganelon l'en dissuade et concentre sur Roland cette haine qu'il vient de porter à son paroxysme. Affronter Charlemagne et toute son armée, ce serait folie, dit-il ; il sait un meilleur conseil. Ne suffirait-il pas de saisir dans une embuscade Roland, les douze pairs, ces vingt mille Francs de France qui toujours vont à l'avant-garde? Sans eux, que serait Charlemagne? Roland tué, Charlemagne aurait perdu « le destre braz del cors » (v. 597), et les grandes guerres seraient achevées. Que Marsile feigne donc de se soumettre : qu'il livre à Ganelon, pour rassurer l'empereur, les otages promis, le tribut, les clefs de Saragosse ; Charles reprendra la route du retour ; Marsile n'aura qu'à aposter son armée au Port de Cize ; lui, Ganelon, il se charge du reste. Le pacte est conclu, scellé par des serments, par des présents.

Comment Ganelon s'y prendra-t-il pour l'exécuter ? Marsile ne s'est pas enquis de ce détail, et nous n'en sommes pas plus curieux que Marsile. Le poète ne nous a-t-il pas avertis par deux fois (v. 560 et v. 584) que l'armée de Charles est toujours protégée dans sa marche, quand elle s'avance en pays ennemi, par un corps de vingt mille hommes, commandés par Roland et les douze pairs? Nous sommes donc préparés à ce qu'au jour où l'armée se retirera du pays ennemi, ce corps reste à l'arrière-garde. Par la vertu de cette combinaison, ou de toute autre aussi facile à inventer, Roland et les douze pairs, s'il plaît au poète, resteront au poste de péril, parce que c'est leur place ordinaire ; avec vingt mille hommes, parce que c'est le nombre ordinaire. Dès lors, la situation de mélodrame que nous redoutions se dessine, hélas ! et il semble que le poète ne pourra pas l'esquiver. 

Tout se passe en effet comme Ganelon l'avait prévu : il a regagné le camp de Charles ; voici les otages, le tribut, les clefs de Saragosse. Charles remercie le bon messager ; sa guerre est finie ; il achemine son armée vers le Port de Cize ; déjà les Sarrasins l'attendent, cachés dans les montagnes. Le traître bien à l'abri dans la coulisse, sûr de l'impunité, ses victimes menées confiantes au coupe-gorge, comme des moutons à l'abattoir, c'est, en toute sa médiocrité vulgaire, la situation redoutée ; et à ce moment, il semble que nous n'ayons plus qu'à nous y résigner. Or voici que le poète en dévoile une autre, qu'il préparait à notre insu dès le début de l'action ; à notre insu, il n'a cessé de disposer des ressorts, qui, maintenant tous tendus, vont se détendre tous à la fois.

Il veut que, venues au Port de Cize, les victimes que Ganelon s est choisies apprennent leur péril. Qui donc dénoncera Ganelon ? Il se dénoncera lui-même, non par maladresse, mais de propos délibéré. Naguère, quand il s'était agi d'envoyer un messager à Marsile, Charles avait consulté ses barons; maintenant, quand il s'agit de choisir qui restera à l'arrière-garde, Turold feint que Charles consulte de même ses barons. Il ose construire une seconde scène, symétrique de la première. Naguère, quand Charles avait demandé : « Qui fera le message périlleux ? » Roland, s'avançant, avait répondu :

277 « C'ert Guenes, mis parastre ! »

De même, à la question de Charles : « Qui commandera l'arrière-garde périlleuse ? » Ganelon, s'avançant, répond :

743 « Rollanz, cist miens fillastre ! »"

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire