Charlemagne affrontant le Paganisme

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dimanche 27 juillet 2014

Turoldus vindicatus 15 : Roland et Iphigénie

"Nous pourrions poursuivre cette analyse jusqu'à la fin du poème : montrer, par exemple, que les convenances du sujet ne seraient pas respectées si Charlemagne se bornait à enterrer les morts, à poursuivre les fuyards jusqu'à Saragosse, à vaincre des vaincus ; qu'il lui faut en outre, étant le chef de la chrétienté, vaincre Baligant, le chef de la païenie, afin que soit démentie la prophétie de Ganelon (aux vers 391, 578, 595) que, Roland mort, c'en serait fait de la force chrétienne et que la païenie aurait « toute paix » ; afin qu'il apparaisse que la journée de Roncevaux n'est qu'un épisode dans la longue croisade d'Espagne, qui n'est à son tour qu'un épisode dans la vie du croisé deux fois centenaire. Nous pourrions montrer que les scènes finales, Retour de Charlemagne en France, Mort de Belle Aude, Plaid de Ganelon, sont enchaînées aux précédentes indissolublement, et qu'elles rendent toutes le même son rare, si rare que celui qui n'a pas lu la Chanson de Roland ne l'a jamais entendu, eût-il lu d'ailleurs toutes les autres chansons de geste et tous les poèmes héroïques des autres nations.

Mais les remarques qui précèdent suffisent, croyons-nous, pour que nous osions dire : ce ne sont pas des compilateurs enfilant en chapelets de petits chants lyrico-épiques, le Conseil de Marsile, L'Ambassade de Blancandrin, les Songes de l'Empereur, etc., ce ne sont pas non plus des remanieurs, remaniant des remaniements de remaniements, qui ont produit ce poème d'une simplicité si complexe, si subtile, si classique. Transposez seulement les deux discours de Turpin aux combattants, ou faites seulement répéter à Roland dans la seconde bataille ce qu'il disait dans la première, qu'il a foi en la victoire, tout le mouvement de ces scènes sera faussé. Voyez les remanieurs : à la fin de la scène où Olivier blâme et raille Roland de son désir de rappeler Charles (vers 1736), tel remanieur, un éditeur récent du texte d'Oxford, a cru devoir ajouter une laisse où Olivier déclare se rallier à ce désir, et ce contre-sens suffît à brouiller les lignes si purement, si finement dessinées par Turold.

Ou veut-on un exemple encore du tort que fait au texte de Turold une intervention quelconque d'un remanieur quelconque ? Le Roland de Turold prie, comme un chrétien doit faire, à l'heure de mourir ; mais dans la bataille il n'a point, comme Charlemagne, un ange qui l'assiste ; il n'attend, il ne réclame de Dieu ni aide miraculeuse, ni ordre, ni conseil ; dans la bataille, il ne prie jamais. Survient un remanieur, l'Allemand Conrad : il a trouvé tout simple de prêter à un si bon chrétien de fréquentes oraisons, et par là il a gâché l'une des intentions les plus secrètes, les plus virilement chrétiennes de Turold.

Nous redirons donc ici ce que nous disions plus haut : Si Turold n'est que le « dernier rédacteur », ou bien il n'a fait que récrire un poème semblable au sien, et alors à quoi bon supposer ce plus ancien poème, double inutile du sien ? ou bien il a renouvelé un poème différent du sien, mais si différent que nous ne saurions d'aucune façon nous le représenter.

Je ne nie pas qu'une plus ancienne Chanson de Roland ait pu exister, différente et plus fruste. J'ai montré que le poème de Turold est fait « de main d'ouvrier », rien de plus ; mais c'est aussi le cas de l'Iphigénie de Racine, et, quand on l'a reconnu, il n'en reste pas moins que d'autres Iphigénie ont précédé celle de Racine, et que Racine les a exploitées ; pareillement, avant Turold, un autre poète moins doué a pu, j'en conviens, essayer le sujet. A quoi donc a tendu notre analyse ? 1° A montrer qu'il n'y a dans le poème de Turold nulle trace de « cantilènes » antérieures et que la théorie de la lente élaboration de la Chanson de Roland à partir du VIIIe siècle, à travers des versions bretonne, angevine, ou autres, est sans base ; 2° à décourager les critiques qui se servent du poème de Turold pour rebâtir ses modèles hypothétiques.

Racine a exploité les plus anciennes Iphigénie ; mais, pour des critiques littéraires ou pour des philologues qui, transportés dans une île lointaine, ne connaîtraient que son Iphigénie et ne conserveraient nul espoir de se procurer des versions plus anciennes, qui n'auraient même nul témoignage de leur existence, ce serait temps et peine perdus que d'essayer de les reconstruire ; ce qu'ils reconstruiraient n'aurait nulle chance de ressembler à l'Iphigénie de Rotrou ou à celle d'Euripide. Et quand ils auraient accumulé les combinaisons conjecturales et les systèmes, celui-là serait dans la vérité qui viendrait leur dire : « Chassez enfin cette obsédante préoccupation des versions antérieures : elle est stérile. Prions les dieux qu'ils nous les révèlent; en attendant, puisque nous avons du moins ce peu de chose, l'Iphigénie de Racine, tâchons de nous contenter de ce peu de chose. Elle offre assez de cohérence et d'harmonie pour qu'en tout état de cause il apparaisse que Racine a repensé les versions antérieures ; les repensant, il les a recréées. Recréer et créer sont termes exactement synonymes. N'appelons pas Racine « le dernier rédacteur », le « remanieur », mais, de préférence, le poète. » C'est ce que je dis de la Chanson de Roland : ce qui en fait la beauté, comme de l'Iphigénie de Racine, c'en est l'unité, et l'unité est dans le poète, en cette chose indivisible, que jamais on ne revoit deux fois, l'âme d'un individu."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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