jeudi 24 juillet 2014

Turoldus vindicatus 14 : la mort de Roland

"Roland appelle quand il ne lui reste plus que soixante hommes, parce qu'alors « le devoir est fait ». Sa souffrance est d'avoir perdu la bataille, non de l'avoir livrée. Il est humilié, non repentant : « Je le ferais encor si j'avais à le faire », c'est sa seule pensée quand il dit son adieu à ceux qui sont morts où vont mourir par sa volonté :

1854 « Seignors barons, de vos ait Deus mercit
Tutes vos anmes otreit il Pareïs,
En seintes flurs il les facet gesir !
Meillors vassals de vus unkes ne vi...
Terre de France, mult estes dulz pais!...
Barons Franceis, pur mei vos vei murir ;
Jo ne vos pois tenser ne guarantir :
Aït vos Deus, ki unkes ne mentit !
Oliver frere, vos ne dei jo faillir ;
De doel murrai, s'altre ne m'i ocit.
Sire cumpainz, alum i referir. »

Li quens Rollanz el champ est repairet. ..

Il y retourne, pour voir hélas ! mourir avant lui ses derniers compagnons, et avant lui, le plus cher, Olivier, et pourtant cette heure suprême, pleine d'angoisse, sera pleine aussi d'une joie renaissante, grandissante. Si l'on se rappelle maintenant quelle était sa superbe d'avant la bataille, si l'on se souvient qu'il repoussait alors comme une chose inconcevable, comme une pensée de couard, l'idée qu'il pourrait d'être vaincu, et comment cette foi en son invincibilité, l'ayant soutenu durant la première bataille, a décru peu à peu, s'est évanouie au cours de la seconde, pour ne laisser à sa place au début de la troisième que la certitude de sa défaite, on constate que le poète a fait descendre son héros, de marche en marche, toujours plus bas vers plus de détresse, jusqu'à l'instant où il sonne l'olifant ; mais voici qu'à partir de cet instant, la courbe remonte, tracée avec une délicatesse et une sûreté de main merveilleuses, remonte de la détresse vers l'espoir, vers la joie, vers la sérénité. La victoire, que Roland avait prédite, à laquelle lui seul avait cru d'abord, et dont la promesse avait semblé à tous une parole de fou, la victoire, que lui-même maintenant croit impossible, il l'aura. Le fils de Marsile tué de sa main (v. 1904), et Marsile qui fuit, le poing droit tranché (v. 1913), et les dernières troupes sarrasines qui faiblissent, la lui présagent. Maintenant Charles peut venir :

1928 « Quant en cest camp vendrai Caries mi sire,
De Sarrazins verra tel discipline,
Cuntre un des noz en truverat morz quinze,
Ne lesserat que nos ne beneïsse. »

Sur le champ de Roncevaux, qui est à lui (v. 2183), il mourra « conqueranment » . Les corps de ses pairs qu'il a recherchés dans la plaine, rapportés dans ses bras et bien rangés sur un même rang pour la dernière bénédiction, ses adieux à Turpin, à Durendal, les trois coups qu'il frappe de son épée pour la briser sur le rocher, chacune de ces scènes de deuil est une scène de gloire. Il choisit sa place pour mourir, la tête tournée vers la terre ennemie, comme il convient à un vainqueur ; et, comme il convient à un martyr, sa Passion est à la fois toute souffrance et toute joie :

"Roland sent que la mort le prend ; elle descend de sa tête sur son cœur. Il va courant vers un pin, se couche sur l'herbe verte, face contre terre. Il met sous lui l'épée et l'olifant, et tourne sa tête vers la gent païenne : il l'a fait, voulant que Charles dise, et tous les siens, qu'il est mort en vainqueur, le noble comte. Il bat maintes fois sa coulpe. Pour ses péchés il tend à Dieu son gant. Roland sent que son temps est fini. Il est sur une hauteur escarpée qui regarde l'Espagne. De l'une de ses mains il bat sa poitrine : « Dieu, meâ culpâ, pour les péchés, pour les grands, pour les menus, que j'ai faits depuis ma naissance jusqu'à ce jour où la mort m'atteint. » Il a tendu vers Dieu son gant droit. Les anges du ciel descendent à lui.

Le comte Roland est couché sous un pin. Il a tourné son visage vers l'Espagne. Il lui souvient de plusieurs choses, de tant de terres qu'il a conquises, le vaillant, de douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri. Il en pleure et soupire, et ne peut s'en empêcher ; mais, ne voulant pas s'oublier lui-même, il bat sa coulpe, demande merci à Dieu : « Vrai Père qui n'as jamais menti, qui as ressuscité saint Lazare et défendu Daniel contre les lions, défends mon âme contre tous périls, à cause des péchés que j'ai faits en ma vie. » Il a offert à Dieu son gant droit ; saint Gabriel l'a pris de sa main. Il a reposé sa tête sur son bras ; il est allé, mains jointes, à sa fin. Dieu lui a envoyé son ange Chérubin et saint Michel du Péril de la mer ; avec eux, saint Gabriel. Ils emportent l'âme du comte en Paradis. 

Roland est mort. Dieu a son âme dans les cieux."

Il y retrouve tous ses compagnons : parce qu'ayant tous peut-être pensé ainsi qu'Olivier, ils ont tous affronté la mort comme s'ils avaient pensé ainsi que Roland, le poète les place ensemble, tous égaux, dans le plus haut ciel, « el greignur pareïs ». Roland eût-il mieux fait de ne pas les sacrifier ? Leur seigneur et douce France auraient-ils plus gagné, s'ils avaient vieilli autant que le vieux Nayme ? ou vaut-il mieux qu'ait été chantée d'eux la « bone chançon » ? Tel est le jeu parti que Turold a proposé. Olivier l'a résolu dans un sens, Roland dans l'autre : le poète les approuve tous les deux, les enveloppe tous les deux de la même tendresse :

1093 Rollanz est proz et Olivier est sage.
Ambedui unt merveillus vasselage.
Bon sunt li cunte et lur paroles haltes.

Entre le « preux » et le « sage » il n'a pas choisi, trop humain pour choisir.

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

4 commentaires:

  1. Je me souviens avoir lu une chanson de Roland (je ne sais pas laquelle) et j'avais été désappointé : Roland meurt de ses blessures, mais il n'est jamais blessé.

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    1. Mais il ne meurt PAS de ses blessures ! Il meurt d'avoir sonné du cor à s'en rompre les veines. Personne d'autre que lui-même ne blesse Roland.

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    2. Ikk y avait bien quelque chose qui m'avait échappé dans l'histoire

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  2. Et après plusieurs siècles, cela nous touche encore.

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