mercredi 23 juillet 2014

Turoldus vindicatus 13 : Roland sonne du cor

"Cependant Turpin a entendu leur querelle : « Hélas ! dit-il, elle n'a plus d'objet. Pourtant, sire Roland, oui, sonnez l'olifant, afin que du moins le roi nous venge et que nos corps ne soient pas mangés des loups et des chiens. »

Le comte Roland a mis l'olifant à sa bouche. Il sonne à « longue haleine », « par grant dolur ». Sa chair, que les lances sarrasines n'ont pas offensée, éclate sous l'effort ; son sang jaillit de sa tempe rompue. Il sonne « par peine et par ahans », « il se démente », et cet instant où enfin il apparaît qu'il souffre, achève de le justifier. 

Pour tous ceux d'ailleurs qui aux siècles lointains ont entendu chanter la Chanson de Roland, pour tous ses lecteurs modernes, plus ou moins obscurément, sa justification a commencé plus tôt, s'il est vrai que c'est la vaillance et la mort de ses compagnons qui le justifie progressivement, et qu'à mesure qu'il en mourait davantage, nous avons souhaité davantage que Roland n'appelât point. Les vingt mille ont combattu, sont morts sans jamais dire s'ils étaient du parti de Roland ou du parti d'Olivier, et peut-être tous ont-ils pensé ainsi qu'Olivier et tous se sont pourtant offerts à la mort comme s'ils pensaient ainsi que Roland. Roland leur devait cette mort, puisqu'ils en étaient dignes ; il la devait à leur seigneur Charles, aux larmes mêmes de Charles et à ses pressentiments ; il la devait à Ganelon, dont le calcul était un hommage. Puisque Ganelon avait escompté que les vingt mille feraient la folie de rester jusqu'au bout ils devaient rester jusqu'au bout, et puisque Ganelon les avaient investis martyrs, mériter l'investiture. 

Au début, Roland, étant Roland, étant celui qui s'élève d'emblée non à la conception, mais à la passion de son devoir, ne pouvait pas appeler ; plus tard, à mesure qu'il élevait ses compagnons aussi haut que lui, il ne devait pas appeler. On comprend d'autre part qu'il se montre à Roncevaux le même qu'il s'est montré jusque là, le téméraire, disait Ganelon dès le début du poème (v. 390), « qui chascun jur de mort s'abandunet » ; que sa défaite à Roncevaux n'est que la rançon de ses victoires passées ; que la condition de ses exploits fut toujours son « orgueil » et sa « folie » . Son orgueil, ce n'est pas en lui seulement qu'il le met, c'est en son lignage et en douce France ; et sa folie est de croire que la moindre diminution, et ce n'est pas assez dire, le moindre risque de diminution du moindre des Français est une diminution pour la France elle-même. 

Ainsi peut-on comprendre, expliquer, justifier le héros que Turold a dépeint ; mais, à vrai dire, on ne comprend, on n'explique, on ne justifie pas un héros, non plus qu un saint."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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