Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mercredi 16 juillet 2014

Turoldus vindicatus 12 : la troisième bataille

"Marsile lance une troisième armée pour achever ceux des Français que Dieu a épargnés. Une troisième bataille s'engage (vers 1661-2183), et bientôt il ne reste plus debout que soixante chrétiens. Alors, quand nous pensons que Roland, obstiné, s'en tiendra à les regarder mourir comme il a regardé les autres, quand c'en est fait, semble-t-il, de l'espoir qu'il rappellera Charlemagne, on le voit s'approcher d'Olivier, cherchant à dire une chose qu'il ne sait comment dire : « Nous avons bien droit de plaindre France, la belle... Pourquoi Charles n'est-il pas là..? » Olivier le laisse parler, comme s'il ne comprenait pas. « Comment faire ? » reprend Roland, et, se décidant enfin : « Si je sonnais l'olifant ?... » Et c'est alors que le poète, recourant à ce procédé de symétrie contrastée dont il tire ses plus puissants effets, construit, comme pendant à la scène où Roland disait ses arguments pour ne pas appeler, une seconde scène où Olivier, ironique, cruel, reprend à son compte contre Roland les arguments de Roland lui-même :

"Roland appelle Olivier : « Beau sire cher, compagnon, pour Dieu, que vous semble ? Vous voyez tant de bons vassaux gisants. Nous avons bien droit de plaindre France douce, la belle : privée de tels barons, comme la voilà déserte ! Ah ! roi, ami, que n'êtes-vous ici ? Olivier, frère, comment faire ? Comment lui mander la nouvelle ? — « Je ne sais pas, dit Olivier. Le rappeler ? On en parlerait à notre honte ; j'aime mieux la mort. »

Roland dit : « Je sonnerai l'olifant. Charles l'entendra, qui passe les Ports. Je vous le jure, les Francs reviendront. » Olivier dit : « Ce serait grande vergogne ; on en ferait reproche à tous vos parents, et cette honte serait sur eux toute leur vie. Quand je vous disais de le faire, vous n'en fîtes rien. Si vous le faites maintenant, ce ne sera pas par mon conseil. Sonner ne serait pas prouesse. (Et, comme s'il s'attendrissait malgré lui :) Comme vos deux bras sont sanglants ! » Le comte répond : « J'ai frappé de beaux coups. »

Roland dit : « Notre bataille est rude. Je sonnerai ; Charles l'entendra. » Olivier dit : « Ce ne serait pas d'un preux. Quand je vous disais de le faire, compagnon, vous n'avez pas daigné. Si l'empereur était venu, nous n'aurions pas subi ce dommage. (Et, montrant les morts :) Ce n'est pas sur ceux que voilà qu'en doit tomber le blâme. Par cette mienne barbe, si je puis revoir ma gente soeur Aude, vous ne coucherez jamais entre ses bras. »

Roland dit : « Pourquoi m'avez-vous pris en haine? » Et Olivier répond : « Compagnon, c'est votre faute, car prouesse n'est pas folie, et mieux vaut mesure qu'orgueil. C'est par votre démesure que les Français sont morts. Jamais plus nous ne ferons le service de Charles. Si vous m'aviez cru, mon seigneur serait ici ; nous aurions gagné cette bataille ; Marsile serait mort ou pris. Votre prouesse, Roland, c'est à la malheure que nous l'avons vue. Charles, le Magne — jamais il n'y aura tel homme jusqu'au jugement dernier, — n'aura plus notre aide. Vous allez mourir et France en sera honnie. (Et, comme s'il s'attendrissait à nouveau, malgré lui :) Voici la fin de notre loyal compagnonnage ; avant ce soir nous nous séparerons, et ce sera dur. »

Olivier a libéré sa conscience. Mais Roland, énigmatique jusqu'ici, saura-t-il se justifier enfin ? A ces reproches, les plus durs qu'il puisse entendre, où tant de tendresse se mêle à tant de cruauté, et qui lui viennent de son plus cher compagnon, que répondra-t-il ? Va-t-il réfuter Olivier ? ou bien confesser son erreur, son remords ? Que répondra-t-il ? Il se tait, et ce silence est la chose la plus sublime de la Chanson de Roland."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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