Charlemagne affrontant le Paganisme

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vendredi 11 juillet 2014

Turoldus vindicatus 10 : la première bataille

"Ainsi, avec sa force et sa hardiesse coutumières, Turold a osé placer son héros dans les conditions les plus défavorables, au risque de faire apparaître sa décision comme un caprice de son orgueil et de nous faire admirer ses compagnons à son détriment, si Roland les sacrifie, en une bataille de pure magnificence, à un point d'honneur suspect. Mais par là, Turold a obtenu que l'intérêt ne sera point dans les épisodes extérieurs, dans les grands coups d'épée ; l'intérêt sera tout entier dans le conflit d'Olivier et de Roland, dans la curiosité passionnée qui désormais nous porte à observer Roland. 

Puisqu'il espère la victoire, qu'il commence donc la bataille ; mais, s'il n'est pas un aliéné, l'heure viendra, que nous attendons, où il se dédira. A tout moment, selon les événements, selon ce que seront ses compagnons, selon ce qu'il est lui-même, il peut se dédire, et par là, à nouveau, les personnages sont agissants, non plus agis ; c'est leur volonté qui, à nouveau, règne, et l'action, qui semblait « nouée », condamnée à l'immobilité, la voilà relancée en avant.

Le poète la divise en trois actes. Roland soutiendra trois batailles, dont la beauté réside dans leur dissemblance : à chacune correspond, chez Roland et chez les autres, un changement d'attitude. La première (vers 1110-1448) est toute gravité et toute joie. Au moment de combattre, l'archevêque absout les barons :

1127 « Seignurs baruns, Carles nus laissat ci :
Pur nostre rei devum nus ben murir;
Cristientet aidez a sustenir.
Bataille avrez, vos en estes tuz fiz,
Kar a vos oilz veez les Sarrazins.
Clamez vos culpes, si preiez Deu mercit ;
Asoldrai vos pur voz anmes guarir.
Se vos murez, esterez seinz martirs,
Sieges avrez el greignor Pareïs. »
Franceis descendent, a terre se sunt mis,
E l'arcevesque de Deu les beneïst ;
Par pénitence lur cumandet a ferir.

Turpin leur a promis la gloire céleste s'ils meurent ; mais Roland leur promet autre chose : la victoire, le butin, un butin plus riche, dit-il, que n'en gagna jamais roi de France. Et telle est en effet la vertu du cri d'armes « Montjoie ! », et telle la fougue des dix combats où dix pairs sarrasins s'abattent tour à tour, au milieu des brocards, tués chacun par un pair chrétien, et telle est la gaieté de la lutte sous le soleil clair, que tous sont soulevés jusqu'à l'espoir de Roland. Ils ne pensent plus qu'à la victoire, au riche butin promis, tous, jusqu'au sage Olivier, qui s'écrie lui-même :

1233 « Ferez i, Francs, kar très ben les veintrum ! »

1274 Dist Olivier: « Gente est nostre bataille ! »

Les païens meurent « par milliers, par troupeaux » : mais bientôt, pour les Français aussi, la bataille se fait « merveilluse et pesant » (v. 1412), et voici que ces vers sonnent par deux fois comme des glas :

1401 Tant bon Franceis i perdent lor juvente;
Ne reverrunt lor meres ne lor femes,
Ne cels de France ki as Porz les atendent.

1420 Franceis i perdent lor meillors guarnemenz,
Ne reverrunt ne peres ne parenz,
Ne Carlemagne ki as Porz les atent.

Ils ont défait pourtant la première armée sarrasine. Une deuxième entre en ligne :

1448 Li reis Marsilie od sa grant ost lor surt."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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