Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

jeudi 3 juillet 2014

Turoldus vindicatus 5 : les poids de la balance

"Comment le poète peut-il risquer une telle invraisemblance ? ont demandé maints critiques. Comment comprendre que Charles, Roland, les autres ne pénètrent pas le dessein de Ganelon, si facile à pénétrer pourtant, et qu'ils acquiescent à sa demande? — La combinaison est hardie, en effet, inquiétante à force de hardiesse ; et pourtant, si l'on y regarde de plus près, elle est merveilleuse par la justesse du calcul, et puisque plusieurs ont méconnu à quel point elle est adroite, savante, spirituelle, que ce soit l'excuse de la glose que voici.

Certes, au premier mot de Ganelon, tous, se rappelant ses menaces, son défi, comprendront que par laides représailles il cherche la mort de Roland. Ils le comprendront au premier mot, et Ganelon le sait bien et le veut ainsi. Roland refusera donc de rester à l'arrière-garde ? Il est bien tenu d'accepter, au contraire : il faut bien que quelqu'un reste, quel qu'il soit, comme naguère il a bien fallu que quelqu'un se chargeât de l'ambassade, quel qu'il fût. Le péril était-il alors moins évident qu'aujourd hui ? Ganelon s'y est-il dérobé ? Ganelon a-t-il accepté qu'un autre le courût à sa place ? 

Mais si le souci de son honneur suffit à retenir Roland au Port de Cize, quelle force oblige Charlemagne à l'y laisser ? Ne devrait-il pas du moins doubler, tripler l'arrière-garde ? Il ne le peut davantage, car il pressent un danger, mais il ne sait lequel : si par hasard sa crainte d'une embûche était vaine ? si, lui parti, personne n'attaquait l'immense arrière-garde ? s'il ne se passait rien au Port de Cize ? L'inutile précaution ferait rire et Roland serait honni.

N'importe, dira-t-on ; puisque l'empereur redoute une attaque des Sarrasins, préparée par Ganelon, qu'il aille jusqu'au bout de son soupçon : qu'il se saisisse sur l'heure de Ganelon, et fût-ce au risque de quelque ridicule pour Roland, qu'il lui laisse la moitié de son armée, qu'il le protège ! Mais ici le poète dispose de ces moyens, dont il a bien calculé la force : la fierté de Roland, d'abord, qui ne s'accommoderait pas de telles précautions, et surtout — ce qui est la trouvaille admirable — l'impossibilité où est Charles d'aller jusqu'au bout de son soupçon ; il peut bien craindre en effet, mais non croire pleinement que Ganelon ait fait accord avec les Sarrasins, car en ce cas, pense-t-il, Ganelon ne se livrerait pas à lui  pieds et poings liés, comme il le fait. Charles ne sait pas, ni ne peut deviner que Ganelon est l'homme qu'il est, celui qui, pour la volupté de cette heure, a fait le sacrifice de sa vie. Charles ne le sait pas, ni ses barons ; nous sommes seuls à le savoir, et ce a pour avoir vu tout à l'heure, à Saragosse, Ganelon braver Marsile et nous révéler à la fois son mépris de la mort et la puissance de sa haine, en cette scène dont nous achevons enfin de comprendre ici l'utilité. Ganelon tient bien sa proie, mais seulement parce qu'il est prêt à mourir, et c'est ce que Charles ne peut deviner. 

Dès lors, le poète, sûr de sa combinaison, s'amuse à charger presque également les deux plateaux de la balance :  dans l'un, il a mis la fierté de Roland, l'audace de Ganelon, l'impuissance de Charles à apprécier jusqu'où va cette audace ; dans l'autre plateau, par amour du franc jeu, il mettra des poids presque équivalents, la tendresse de Charles pour son neveu, ses pressentiments, l'inquiétude des songes prophétiques qui l'ont averti."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

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