lundi 16 juin 2014

M. de Charlus avait-il lu Bédier ?

"Je ne veux pas dire de mal des Américains, Monsieur, continua-t-il, il paraît qu'ils sont inépuisablement généreux, et comme il n'y a pas eu de chef d'orchestre dans cette guerre, que chacun est entré dans la danse longtemps après l'autre, et que les Américains ont commencé quand nous étions quasiment finis, ils peuvent avoir une ardeur que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous. Même avant la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos chefs-d'oeuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant. 

Mais précisément cet art déraciné, comme dirait M. Barrès, est tout le contraire de ce qui faisait l'agrément délicieux de la France. Le château expliquait l'église qui, elle-même, parce qu'elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait la chanson de geste. Je n'ai pas à surfaire l'illustration de mes origines et de mes alliances, et d'ailleurs ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais dernièrement j'ai eu à régler une question d'intérêts, et, malgré un certain refroidissement qu'il y a entre le ménage et moi, à aller faire une visite à ma nièce Saint-Loup qui habite à Combray. Combray n'était qu'une toute petite ville comme il y en a tant. Mais nos ancêtres étaient représentés en donateurs dans certains vitraux, dans d'autres étaient inscrites nos armoiries. Nous y avions notre chapelle, nos tombeaux. Cette église a été détruite par les Français et par les Anglais parce qu'elle servait d'observatoire aux Allemands. Tout ce mélange d'histoire survivante et d'art, qui était la France, se détruit, et ce n'est pas fini. Et, bien entendu, je n'ai pas le ridicule de comparer, pour des raisons de famille, la destruction de l'église de Combray à celle de la cathédrale de Reims, qui était comme le miracle d'une cathédrale gothique retrouvant naturellement la pureté de la statuaire antique, ou de celle d'Amiens. Je ne sais si le bras levé de Saint Firmin est aujourd'hui brisé. Dans ce cas la plus haute affirmation de la foi et de l'énergie a disparu de ce monde. 

– Son symbole, Monsieur, lui répondis-je. Et j'adore autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la réalité qu'il symbolise. Les cathédrales doivent être adorées jusqu'au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu'elles enseignent. Le bras levé de Saint Firmin dans un geste de commandement presque militaire disait : Que nous soyons brisés si l'honneur l'exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d'avoir un moment fixé des vérités humaines."

Le Temps retrouvé, Marcel Proust, 1927.

La phrase que je me suis permis de mettre en gras résume la théorie de Joseph Bédier quant à l'origine des chansons de geste. Bédier avait publié les quatre volumes de ses Légendes épiques de 1908 à 1913. Proust pouvait donc les avoir lues, mais j'ignore s'il avait connaissance de cette théorie par lecture directe ou autrement, par un écrit de Barrès ou par une conversation. Au début du XXe siècle, les chansons de geste suscitaient bien plus d'engouement qu'aujourd'hui au sein du public cultivé, et les travaux de Bédier avaient eu un certain retentissement.

Proust pouvait tomber plus mal. A l'époque, Bédier était le plus remarquable des érudits à avoir traité de chansons de geste. Un siècle après, il l'est encore.

4 commentaires:

  1. Le nom de Bédier n'apparait pas une seule fois dans les oeuvres de Proust, ni même dans son abondante correspondance (il faudrait regarder aussi ses très longues notes à ses deux traductions de Ruskin), ni dans les index de ses diverses biographies (Taddéi, etc.).
    Il semble donc qu'il l'a ignoré, mais il a pu en connaître la pensée, peut-être par Emile Mâle à qui il demanda des informations sur les églises gothiques.

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    1. C'est bien possible. J'ignorais que Proust avait connu Emile Mâle. Mais il faut croire que les grands personnages s'attirent les uns les autres.

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  2. Décidément, vous êtes en phase avec les programmes des concours: le Temps retrouvé pour la session prochaine (je rempile, hélas). ;)
    Le Roman d'Eneas pour le Moyen-âge, en revanche... Beaucoup moins enthousiasmant, à mon avis.

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    1. L'Eneas, ça se laisse lire, mais ça ne vaut pas Virgile.

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