jeudi 19 juin 2014

Les repas et les nuits de Charlemagne

"Sobre dans le boire et le manger, il l'était plus encore dans le boire : haïssant l'ivrognerie dans quelque homme que ce fût, il l'avait surtout en horreur pour lui et les siens. Quant à la nourriture, il ne pouvait s'en abstenir autant et se plaignait souvent que le jeûne l'incommodait. Très-rarement donnait-il de grands repas; s'il le faisait ce n'était qu'aux principales fêtes; mais alors il réunissait un grand nombre de personnes. A son repas de tous les jours on ne servait jamais que quatre plats outre le rôti que les chasseurs apportaient sur la broche, et dont il mangeait plus volontiers que de tout autre mets. Pendant ce repas il se faisait réciter ou lire, et, de préférence, les histoires et les chroniques des temps passés. Les ouvrages de saint Augustin, et particulièrement celui qui a pour titre de la Cité de Dieu, lui plaisaient aussi beaucoup. 

Il était tellement réservé dans l'usage du vin et de toute espèce de boisson qu'il ne buvait guère que trois fois dans tout son repas; en été, après le repas du milieu du jour, il prenait quelques fruits, buvait un coup, quittait ses vêtements et sa chaussure comme il le faisait le soir pour se coucher, et reposait deux ou trois heures. 

Le sommeil de la nuit, il l'interrompait quatre ou cinq fois, non seulement en se réveillant, mais en se levant tout-a-fait. Quand il se chaussait et s'habillait, non seulement il recevait ses amis, mais si le comte du palais lui rendait compte de quelque procès sur lequel on ne pouvait prononcer sans son ordre, il faisait entrer aussitôt les parties, prenait connaissance de l'affaire, et rendait sa sentence comme s'il eût siégé sur un tribunal; et ce n'était pas les procès seulement, mais tout ce qu'il avait à faire dans le jour, et les ordres à donner à ses ministres que ce prince expédiait ainsi dans ce moment."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Vie de Charlemagne, par Eginhard", M. Guizot, Paris, 1824


8 commentaires:

  1. Il est toujours agréable de lire l'éloge des gens sobres un verre de whisky à la main. C'est un peu comme de regarder un match de boxe confortablement assis dans son fauteuil.
    Il est aussi rassurant de savoir que même le grand Charlemagne n'avait pas que des qualités.

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    1. Certes. Et le grand homme avait encore d'autres faiblesses charnelles...

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    2. Oui, justement, vous appâtez le chaland avec un titre appétissant, et le lecteur libidineux s'en retourne gros-jean comme devant. Procédé très contestable.

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    3. C'est qu'Eginhard est peu loquace à ce sujet.

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  2. Je suis fasciné par la capacité des ces textes de se contredire.
    Il buvait peu, mais tout de même 3 verre par repas.
    Il mangeais peu mais tout de même 4 plats.

    C'est comme les récits où le personnage est présenté comme étant courageux, mais peine à aller au combat.

    J'ai l'impression d'y voir une forme de malice qui est pourtant très éloigné du style

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    1. Oh, je ne crois pas qu'il faille voir malice chez le brave Eginhard. S'il nous dit tout rondement que Charlemagne, buvant trois fois par repas, était sobre, c'est qu'il devait l'être en effet, d'après les habitudes du temps. De même, plusieurs plats de viande devait être couramment servis aux repas de la noblesse franque de l'époque.

      Il pourrait être intéressant de savoir quels étaient les vins servis. ça ne devait pas être renversant.

      D'une manière générale, je crois qu'il faut se méfier, quand on voit de l'ironie dans les textes anciens : ce peut être un simple écart de mentalité.

      Par exemple, Homère donne du "divin Atride" à Agamemnon et le couvre d'épithètes laudatives. On peut être tenté d'y voir de l'ironie, parce qu'Agamemnon nous apparaît comme un personnages mesquin et médiocre. Le truc, c'est que pour Homère, Agamemnon est vraiment un Héros, un être supérieur à l'humanité ordinaire. Et il le montre au chant XI de l'Iliade, où a lieu son aristie.

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    2. Tiens, ce serait un beau sujet de note : l'aristie dans la matière de France

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    3. Il m'est arrivé d'y penser, mais ce serait un gros boulot à écrire. Un jour, peut-être...

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