Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

samedi 14 juin 2014

Le roi de fer

Le passage suivant est l'un de ceux où le moine de Saint-Gall enjolive quelque peu, et l'on a parfois pensé qu'il s'inspirait ici d'un chant épique perdu. Le fait est que l'expédition militaire de 773 contre Didier, roi des Lombards, dont il est ici question, fait l'objet de chansons de geste, mais celles-ci ne sont pas attestées à si haute époque.

Quoi qu'il en soit, le fond sur lequel s'inscrit l'anecdote est parfaitement historique. Et même si le portrait de l'empereur est flatté, un souverain ayant passé le plus clair de ses quarante ans de règne en des campagnes militaires, et prenant personnellement part aux combats, méritait plus que d'autres d'être héroïsé de la sorte.

Quant au seigneur franc du nom d'Ogger dont il va être question, il est le prototype historique d'Ogier le Danois, l'un de nos plus fameux héros épiques, protagoniste de plusieurs chansons.

"Après la mort du victorieux Pepin, les Lombards inquiétèrent Rome de nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé dans les pays en deçà des Alpes, prit rapidement la route d'Italie, et asservit les Lombards humiliés, soit en leur livrant de sanglants combats, soit en les contraignant à se rendre d'eux-mêmes à discrétion ; et pour s'assurer que jamais ils ne secoueraient le joug des Francs, et ne se permettraient de nouvelles attaques contre le domaine de saint Pierre, il épousa la fille de Didier, leur prince. Peu de temps après et par l'avis des plus saints prêtres, il abandonna, comme si elle fût déjà morte, cette princesse toujours malade et inhabile à lui donner des enfans. Le père irrité, liant à sa cause ses compatriotes sous la foi du serment, s'enferma dans les murs de Pavie, et leva l'étendard de la révolte contre l'invincible Charles. 

Ce prince l'ayant su d'une manière certaine, marcha en toute hâte vers l'Italie. Quelques années auparavant un des grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible Charles, s'était réfugié près de ce même Didier. Quand tous deux apprirent que le redoutable monarque venait, ils montèrent sur une tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir arriver de loin et de tous côtés. Ils aperçurent d'abord des machines de guerre, telles qu'il en aurait fallu aux armées de Darius ou de Jules ; « Charles, demanda Didier à Ogger, n'est-il pas avec cette grande armée ? » Non, répondit celui-ci. 

Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de simples soldats assemblés de tous les points de notre vaste empire, finit par dire à Ogger : « Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette foule. » « Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de sitôt, » répliqua l'autre: « Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de guerriers ?- « Vous le verrez tel qu'il est quand il arrivera, répondit Ogger; mais, pour ce qui sera de nous, je l'ignore. »

Pendant qu'ils discouraient ainsi parut le corps des gardes qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard, saisi d'effroi s'écrie : « Pour le coup c'est Charles. -Non, reprit Ogger, pas encore. » A la suite viennent les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et les comtes ; alors Didier ne pouvant plus supporter la lumière du jour ni braver la mort, crie en sanglotant « Descendons et cachons-nous dans les entrailles de la terre, loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi. » Ogger tout tremblant, qui savait par expérience ce qu'étaient la puissance et les forces de Charles, et l'avait appris par une longue habitude dans un meilleur temps, dit alors : « Quand vous verrez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire à l'arrivée de Charles. » 

Il n'avait pas fini ces paroles qu'on commença de voir au couchant comme un nuage ténébreux soulevé par le vent de nord ouest ou Borée, qui convertit le jour le plus clair en ombres horribles. Mais l'empereur approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens enfermés dans la ville un jour plus sombre que toute espèce de nuit. Alors parut Charles lui-même, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance de fer qu'il soutenait élevée en l'air, car sa main droite, il la tenait toujours étendue sur son invincible épée. L'extérieur des cuisses que les autres, pour avoir plus de facilité à monter à cheval, dégarnissaient même de courroies, il l'avait entouré de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines ? Toute l'armée était accoutumée à les porter constamment de fer ; sur son bouclier on ne voyait que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. 

Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tout le gros même de l'armée avaient des armures semblables, autant que les moyens de chacun le permettaient. Le fer couvrait les champs et les grands chemins. Les pointes du fer réfléchissaient les rayons du soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple d'un coeur plus dur encore. L'éclat du fer répandit la terreur dans les rues de la cité : « Que de fer ! hélas, que de fer » tels furent les cris confus que poussèrent les citoyens. La fermeté des murs et des jeunes gens s'ébranla de frayeur à la vue du fer, et le fer paralysa la sagesse des vieillards. Ce que, moi pauvre écrivain bégayant et édenté, j'ai tenté de peindre dans une traînante description, Ogger l'aperçut d'un coup d'oeil rapide et dit à Didier : « Voici celui que vous cherchez avec tant de peine, » et en proférant ces paroles, il tomba presque sans vie."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824

12 commentaires:

  1. Superbe ! C'est beau comme un épisode de Game of Thrones.

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    1. Vous ne pensez qu'à ça, ma parole !

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    2. Enfin voyons, le trône de fer, c'est évident !
      Je suppose qu'après il est question de dragons?

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    3. Mais quel est le Bachi-Bouzouk qui a traduit "Game of Thrones" par "trône de fer", enfin ? Y a au moins un trône en fer, dans cette série ?

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    4. Par contre, la couronne des rois lombards était la Couronne de Fer, un objet assez célèbre, que Charlemagne a récupére et que les empereurs germaniques ont porté à sa suite. Napoléon l'a ceinte aussi.

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    5. Ah, mais oui il y a un trône de fer. Il est très visible dans la série télévisée. Ne me dites pas que vous ne l'avez pas vu?

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    6. Je ne sais plus. J'ai vu trois épisodes et j'ai lâché l'affaire. Pas que ce soit une mauvaise série, mais bon... J'avais pas le temps. C'est pour ça que je regarde plus de films que de séries : on sait d'avance qu'on ne s'embarque pas dans un visionnage sans fin.

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  2. « Que de fer ! hélas, que de fer » les citoyens n'étaient donc pas des Rroms qui se fussent réjoui à la vue d'un tel spectacle...

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    1. Le fer aussi ? Je croyais que c'était surtout le cuivre qui les réjouissait.

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  3. Et qu'étaient ces "machines de guerre" dont César était dépourvu?

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    1. Bonne question, dont je n'ai pas la réponse.

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