Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

dimanche 22 juin 2014

La conspiration de Pépin le Bossu

"Vainqueur des étrangers, Charles se vit enveloppé, par les siens mêmes, dans un piège étonnant, mais grossier. Comme en effet il revenait de l'Esclavonie dans son royaume, un fils qu'il avait eu d'une concubine, et que sa mère, pour lui présager sa grandeur, avait honoré du nom du glorieux Pepin, s'empara presque de lui, et le dévoua à la mort, autant du moins qu'il fut en son pouvoir de le faire. 

Voici de quelle manière la chose se découvrit. Quelques grands s'étant réunis dans l'église de Saint-Pierre, on délibéra sur la mort de l'empereur. Le parti une fois arrêté, Pepin, qui craignait qu'on eût pu les entendre de quelque endroit secret, ordonna de chercher si quelqu'un ne se serait pas caché dans les coins de l'église ou sous les autels. Voilà que, comme ces hommes le redoutaient ils trouvent un clerc tapi sous un autel ; ils le prennent et le contraignent à jurer qu'il ne trahira pas leur projet. L'autre, pour sauver sa vie, fait le serment qu'on lui dicte, mais à peine les conjurés sont-ils retirés, que, tenant peu de compte de ce serment sacrilège, il court au palais.

Ce n'est qu'avec une extrême difficulté qu'il franchit sept passages et autant de portes, et parvient jusque la chambre à coucher de l'empereur. Il frappe. Charles, toujours alerte, s'éveille, tout étonné que quelqu'un ose venir le troubler à une pareille heure ; il ordonne cependant aux femmes qui se tenaient d'ordinaire près de lui pour le service de la reine et de ses filles, d'aller voir qui était à la porte, et ce qu'on demandait. Celles-ci sortent donc, et voyant un homme de la condition la plus inférieure, referment la porte, se cachent dans les coins de la chambre, et pressent leur robe sur leur bouche pour étouffer les éclats de leur rire moqueur. Mais l'empereur, à la sagacité duquel rien sous le ciel ne pouvait échapper, demande à ces femmes ce qu'elles ont et qui frappait à la porte. Comme on lui répondit que c'était un misérable marchand sans barbe, sot et insensé, n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de toile et des haut-de-chausses, et qui sollicitait la permission de lui parler sur-le-champ, le monarque ordonna de l'introduire.

Le clerc, courant se jeter à ses pieds, lui dévoila dans le plus grand détail tout le complot. Avant la troisième heure du jour, tous les conjurés, ne soupçonnant rien du sort qui les menaçait très justement, furent ou exilés ou punis d'autres peines. Quant au nain et bossu Pepin, battu sans pitié et tondu il fut envoya pour un certain temps et par correction, au monastère de Saint-Gall regardé comme l'endroit le plus pauvre, et le plus mesquin séjour de ce vaste Empire. 

Peu de temps après, quelques-uns des principaux d'entre les Francs formèrent le projet de mettre la main sur leur roi. Ce prince en fut complètement instruit; mais répugnant à perdre ces hommes qui s'ils eussent voulu le bien, auraient pu être d'un grand secours aux Chrétiens, il envoya des messagers demander à ce même Pepin ce qu'il fallait faire des coupables. Les députés le trouvèrent dans le jardin avec les moines les plus âgés, occupé, pendant que les plus jeunes vaquaient à des travaux plus rudes, a arracher avec une bèche les orties et les mauvaises herbes, afin que les plantes utiles pussent croître avec plus de force. Ils lui exposèrent le sujet de leur arrivée mais lui, poussant de profonds soupirs, à la manière des gens infirmes, toujours plus rancuneux que les hommes bien portants, répondit « Si Charles attachait le moindre prix à mes avis il ne me tiendrait pas ici pour être si indignement traité; je ne lui demande rien, dites-lui seulement ce que vous m'avez vu faire. » Mais ceux-ci, craignant de retourner vers le formidable empereur sans réponse positive, pressèrent Pepin à plusieurs reprises de leur dire ce qu'ils devaient rapporter à leur maître. L'autre leur répliqua tout en colère « Je n'ai rien à lui mander, sinon ce que je fais ; je nettoie les ordures pour que les bons légumes puissent croître  plus librement. » Les envoyés se retirèrent donc tout affligés, et comme des hommes qui ne rapportaient aucune réponse raisonnable. 

De retour auprès de Charles et interrogés sur le résultat de leur mission, ils se plaignirent de s'être fatigués à faire un si long chemin, et d'avoir pris tant de peine sans pouvoir lui rapporter même une réponse précise. Le monarque, plein de sagacité, leur demanda de point en point où ils avaient trouvé Pepin, ce qu'il faisait et leur avait dit. « Nous l'avons vu, répondirent-ils, assis sur un escabeau rustique nettoyant avec une bêche une planche de légumes ; lui ayant expliqué la cause de notre voyage, nous n'avons pu tirer de lui, après force instances, que ces seuls mots Je n'ai rien à mander à l'empereur, sinon ce que je fais; je nettoie les ordures pour que les bons légumes puissent croître plus librement. » A ces paroles, l'empereur, qui ne manquait pas de finesse et était plein de sagesse, se frottant les oreilles et enflant ses narines, leur dit « Fidèles vassaux, vous me rapportez une réponse remplie de sens. » 

Pendant que tous les conspirateurs tremblaient pour leurs jours, lui passant de la menace à l'effet, les fit tous disparaître du milieu des vivants, et, pour étendre et fortifier sa puissance, gratifia ses fidèles des terres occupées par ces hommes inutiles à son service. Un de ces conjurés s'était mis en possession de la colline la plus élevée de France, pour voir de là tout ce qui l'entourait. Le roi le fit attacher à une très-haute potence sur cette même colline. Quant à Pepin son bâtard, il lui permit de choisir le lieu où il desirait passer sa vie. D'après l'option qu'on lui laissait, celui-ci se décida pour un monastère alors fort célèbre, actuellement détruit."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824

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