Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mardi 15 avril 2014

Charlemagne, bienfaiteur des lettres

"Le tout-puissant maître des princes, qui ordonne des royaumes et des temps, après avoir brisé l'étonnant colosse, aux pieds de fer ou d'argile, de l'empire romain, a élevé par les mains de l'illustre Charles un autre colosse non moins admirable et à tête d'or, celui de l'empire des Francs. Au moment où ce monarque commença à régner seul sur les régions occidentales du monde, l'étude des lettres était tombée partout dans un oubli presque complet. Le hasard amena d'Irlande sur les côtes de la Gaule, et avec des marchands bretons, deux Écossais, hommes profondément versés dans les lettres profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise mais chaque jour ils criaient à la foule qui accourait pour faire des emplettes :

« Si quelqu'un desire de la science qu'il vienne à nous et en prenne, car nous en vendons.»

Ils disaient ainsi qu'ils vendaient la science, parce qu'ils voyaient la multitude avide d'acquérir plutôt ce qui s'achète que ce qui se donne gratuitement; et, soit pour exciter le peuple à la désirer aussi ardemment que les autres biens qui s'obtiennent à prix d'argent, soit, comme la suite le prouva, pour frapper d'admiration et d'étonnement par une telle annonce, ils la répétèrent si longtemps que les gens, émerveillés ou les croyant fous, la firent parvenir jusqu'aux oreilles du roi Charles. 

Toujours plein d'un insatiable amour pour la science, il fit venir en toute hâte ces deux étrangers en sa présence, et leur demanda s'il était vrai que, comme le publiait la renommée, ils apportassent la science avec eux. 

« Oui, répondirent-ils, nous la possédons et sommes prêts à la donner à ceux qui la cherchent sincèrement, et pour la gloire de Dieu. » 

Charles s'enquit alors de ce qu'ils prétendaient pour l'accomplissement de leur offre.

« Nous réclamons uniquement, répliquèrent-ils, des emplacements convenables, des esprits bien disposés, la nourriture et le vêtement, sans lesquels nous ne pourrions subsister pendant notre voyage ici. » 

Comblé de joie par ces réponses, le monarque les garda quelque temps, d'abord tous les deux auprès de sa personne mais bientôt après forcé de partir pour des expéditions militaires, il enjoignit à l'un, nommé Clément, de rester dans la Gaule, et lui confia, pour les instruire, un grand nombre d'enfants appartenant aux plus nobles familles, aux familles de classe moyenne et aux plus basses ; afin que le maître et les élèves ne manquassent point du nécessaire, il ordonna de leur fournir tous les objets indispensables à la vie, et assigna pour leur habitation des lieux commodes. Quant à l'autre Écossais, Charles l'emmena en Italie, et lui donna le monastère de Saint-Augustin près de Pavie pour y réunir tous ceux qui voudraient venir prendre ses leçons.

Albin [NdM : c'est-à-dire Alcuin], Anglais de naissance, apprenant avec quel empressement Charles, le plus religieux des rois, accueillait les savants, s'embarqua et se rendit à la cour de ce prince. Disciple de Bède, le plus érudit des commentateurs après saint Grégoire, Albin surpassait de beaucoup les autres savants des temps modernes dans la connaissance des écritures. Charles, à l'exception du temps où il allait en personne à des guerres importantes, eut constamment et jusqu'à sa mort Albin avec lui, se faisait gloire de se dire son disciple, l'appelait son maître, et lui donna l'abbaye de Saint-Martin près de Tours pour s'y reposer, quand lui-même s'éloignerait, et instruire ceux qui accouraient en foule pour l'entendre.

Après une longue absence le très-victorieux Charles, de retour dans la Gaule, se fit amener les enfants remis aux soins de Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers ; les élèves sortis des classes moyenne et inférieure présentèrent des ouvrages qui passaient toute espérance et où se faisaient sentir les plus douces saveurs de la science. Les nobles,au contraire, n'eurent à produire que de froides et misérables pauvretés. Le très sage Charles, imitant alors la justice du souverain juge, sépara ceux qui avaient bien fait, les mit à sa droite, et leur dit :

« Je vous loue beaucoup mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions et à rechercher votre propre bien de tous vos moyens. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la perfection ; alors je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes, et vous tiendrai toujours pour gens considérables à mes yeux. » 

Tournant ensuite un front irrité vers les élèves demeurés à sa gauche, portant la terreur dans leurs consciences par son regard enflammé, tonnant plutôt qu'il ne parlait, il lança sur eux ces paroles pleines de la plus amère ironie : 

« Quant à vous, nobles, vous fils des principaux de la nation, vous enfants délicats et tout gentils, vous reposant sur votre naissance et votre fortune, vous avez négligé mes ordres et le soin de votre propre gloire dans vos études, et préféré vous abandonner à la mollesse, au jeu, à la paresse ou à de futiles occupations. » 

Ajoutant à ces premiers mots son serment accoutumé, et levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il s'écria d'une voix foudroyante :

« Par le roi des cieux, permis à d'autres de vous admirer; je ne fais, moi, nul cas de votre naissance et de votre beauté. Sachez et retenez bien que si vous ne vous hâtez de réparer par une constante application votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles. »"

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824.

Le "moine de Saint-Gall", auteur de cette chronique, est souvent identifié au musicien et poète Notker le Bègue, qui vécut au IXème siècle. Bien qu'il n'ait pas connu personnellement Charlemagne, il semble avoir écrit d'après le témoignage d'hommes ayant fréquenté la cour de l'empereur. Il n'est pas absolument fiable : ses renseignements sont de seconde main et on le soupçonne d'enjoliver. Néanmoins la plupart des faits qu'il rapporte doivent être vrais en substance. 

L'anecdote ci-dessus est celle à laquelle saint Charlemagne doit d'être le patron des écoliers.

10 commentaires:

  1. Abbaye Saint-Martin près de Tours, oui. A Cormery, exactement, sur l'Indre, en amont de Montbazon où j'habitais. Je me souviens des ruines de l'abbaye et aussi d'excellentes écrevisses que nous y mangeâmes un soir avec des amis il y a maintenant des lustres.

    l'anecdote ici narrée de manière quelque peu grandiloquente faisait partie intégrante du programme d'histoire qu'on nous enseignait au primaire...

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    1. Oui, c'était une des historiettes classiques des manuels scolaire, en ces temps révolus où l'on enseignait encore l'Histoire.

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  2. merci, merci, merci... 52 ans, je n'ai pas eu cela au primaire.
    quelle histoire grandiose ( peut etre un peu grandiloquente, mais qu'importe ! )

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  3. Il semble que de Charlemagne au Président actuel, le niveau a quelque peu baissé...

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    1. Vous trouvez que le Président actuel n'a pas la tête auguste et le bras invincible ?

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  4. Croyez-vous que ce soit en référence au moine du même nom que France Gall ait choisi son nom de scène?
    Car il est bien évident qu'elle l'avait lu.
    https://www.youtube.com/watch?v=HZTPz3Gi0BQ

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