lundi 3 mars 2014

Panthéisme littéraire

"Puis, et surtout, Fauriel fonde sa croyance sur un raisonnement par analogie. Pour en saisir le principe, il faut se rappeler que, quelques années plus tôt, il avait publié les Chants populaires de la Grèce. C'était en 1824, entre le premier siège de Missolonghi et la bataille de Navarin. On trouve en ce recueil des « chants klephtiques, qui ont pour argument les exploits des Klephtes contre les milices des pachas. » Fauriel estimait que « plusieurs de ces chants pouvaient être l'ouvrage des Klephtes eux-mêmes, acteurs ou témoins dans les aventures qui en sont le sujet », mais que « la plupart étaient l'ouvrage d'aveugles mendiants, répandus dans toute la Grèce, où ils représentaient les anciens rhapsodes avec une exactitude qui a quelque chose de frappant ». Un recueil complet de chansons klephtiques... serait la véritable histoire de la Grèce depuis la conquête ;... il serait aussi la véritable Iliade de la Grèce moderne. »

Si Fauriel nomme ici L'Iliade, ce n'est point, dans sa pensée, un rapprochement superficiel, un jeu d'un instant. F. -A. Wolf, dans ses Prolegomena ad Homerum, n'avait-il pas décomposé l'Iliade et l'Odyssée en une foule de petits poèmes, que les homérides, bien avant l'invention de l'écriture, auraient créés séparément et que, des siècles plus tard, Pisistrate fit rassembler ? Les chants des homérides, et pareillement les chants primitifs sur Roland ou Charlemagne, et pareillement, en d'autres littératures, maints autres chants hypothétiques, Fauriel se les représenta comme taillés sur le même patron que les chants des Klephtes.

Lui, l'homme de son temps qui a répandu le plus d'idées nouvelles, c'est à cette idée-là qu'il semble avoir tenu entre toutes. Sa large curiosité et sa rare ouverture d'esprit, son « panthéisme en fait de littérature », l'avaient depuis longtemps attiré vers la poésie héroïque des peuples les plus divers. Aussi, quand il fit — à cinquante-huit ans — son premier essai de la parole publique, se proposa-t-il de traiter dans sa chaire un très vaste sujet, comme il convenait à ces temps de romantisme et comme il convenait aussi aux allures encyclopédiques de son érudition : il entreprit d'étudier, non pas les seuls romans de chevalerie, mais, en relation avec eux, tantôt le Ramayana des Indiens et tantôt les chants des Serbes, tantôt les romances des Espagnols et tantôt le Schah-nameh des Persans ; en plusieurs cours qui s'espacèrent de 1830 à 1836, construisant le plus ample des systèmes, il appliqua la théorie de Wolf à toutes les épopées.

A l'origine, disait-il, sous l'impression d'événements propres à émouvoir une nation et naissant de ces événements mêmes, se forment des chants courts, consacrés chacun à un fait isolé. Ces chants ne sont pas fixés par l'écriture ; des chanteurs de métier les colportent par les rues et les carrefours. Ils passent ainsi, par simple transmission orale, d'une génération à une autre. Vient enfin un jour où des assembleurs les mettent par écrit, les combinent, les développent, les agencent en de vastes corps de romans. L'Iliade et l'Odyssée, interprétés en de nombreuses leçons selon la méthode de Wolf, offraient à Fauriel les deux premiers exemples de ce développement. Les Nibelungen en fournissaient un troisième, ce poème étant un arrangement de vingt chansons primitivement distinctes : « il nous suffît ici, dit Fauriel, de renvoyer pour plus de détail aux excellentes recherches de M. Lachmann, de Berlin. » Le Schah-nameh de Firdousi, le Ramayana et le Mahâbhârata portaient à six le nombre « des épopées dont on peut déduire les lois les plus générales du genre ».

En la plupart de ces cas, on avait entre les mains de longs poèmes, on n'avait plus les chants courts et isolés dont ils sont censés être sortis. Inversement, en d'autres cas (chants des Serbes, chants des Grecs modernes, etc.), on ne possédait que des chants isolés, qui. en d'autres circonstances historiques, auraient pu se grouper en épopées : le développement s'était arrêté à mi-chemin. Mais en quelques cas, on tenait à la fois les chants isolés, germes des épopées, et les épopées elles-mêmes : ici, les chants de Calédonie qui avaient abouti aux poèmes ossianiques ; là, les romances espagnoles, qui avaient abouti (c'était alors l'opinion admise) aux cantares de gesta.

En résumé, pour Fauriel, les chants populaires des diverses nations, « complaintes », « romances », ou « ballades » sont des Iliades en puissance ou qui ont avorté ; et réciproquement les Iliades sont des agrégats tardifs de chants populaires, ballades, complaintes ou romances. Toute épopée ancienne peut se définir « la réunion, la fusion en un seul tout régulier et complet de chants populaires ou nationaux plus anciens, composés isolément, en divers temps et par divers auteurs ». Dès lors, « à en juger par de telles analogies », Fauriel admit que les chansons de geste répondaient à cette définition, et les engloba dans son système."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

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