Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

dimanche 2 mars 2014

L'étrange théorie de Monsieur Fauriel

"Quis primas ?... L'idée que la Chanson de Roland et, en général, les chansons de geste, tous romans du XIe, du XIIe et du XIIIe siècles, représenteraient l'aboutissement d'un travail poétique commencé trois ou quatre ou cinq ou six siècles plus tôt, c'est Fauriel, dit-on communément, qui l'a le premier proposée, en l'an 1830.

Il est bien bien vrai, en effet, que jusqu'à Fauriel, ce sont de tout autres opinions qui s'expriment en France sur la matière. Soit, par exemple, au tome XVI de l'Histoire littéraire de la France, le Discours de Daunou sur l'état des lettres en France au XIIIe siècle. Ce Discours a paru en 1824, à la veille des travaux de Fauriel. En bon disciple de Montesquieu, et, si l'on y tient, pour avoir lu le livre de la Littérature de Mme de Staël, Daunou n'en reste plus au point de vue de l'ancienne critique, que de son temps représentaient encore La Harpe ou M.-J. Chénier. Il ne lui suffit plus de considérer les oeuvres de la poésie en elles-mêmes, pour elles-mêmes ; il les étudie par rapport aux états de civilisation dont elles sont le produit. Il s'efforce donc de « rattacher les romans du XIIIe siècle, et plus généralement du moyen âge, aux usages et aux intérêts de ce temps. » Puisque ce temps est celui de Louis le Gros, il ne lui vient pas à l'esprit d'en chercher l'explication au temps de Charlemagne ; il la cherche « au temps de Louis le Gros » ; et puisque ce sont des « romans de chevalerie », il les croit solidaires du développement, encore tout nouveau au XIIe siècle, de l'esprit chevaleresque ; et puisqu'ils sont contemporains des croisades, il suppose que « les croisades ont contribué, plus qu'aucune autre cause, à en répandre le goût », voire à les susciter.

Six ans plus tard, en son cours de 1830-1831, voici que Fauriel oppose à cette doctrine une doctrine contraire, et s'il ne nomme pas Daunou, c'est bien à lui pourtant qu'il s'attaque, et visiblement à la page même de Daunou que nous venons de résumer :

"Si l'on a voulu dire, écrit-il, que ce fut uniquement et expressément dans l'intention de favoriser les croisades que furent inventés et composés les romans où l'on chantait les anciennes guerres des chrétiens de la Gaule avec les Musulmans d'outre les Pyrénées, on a dit une chose qui est également contre la vraisemblance et la vérité. Il est impossible de concevoir l'existence de ces romans, si on les suppose brusquement inventés et pour ainsi dire de toutes pièces, trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils se rapportent. On ne peut les concevoir que comme l'expression d'une tradition vivante et continue de ces mêmes événements ; si au XIIe siècle le fil de ces traditions avait été rompu, il aurait été impossible de le renouer et d'y attacher la foi et l'intérêt populaires. Ce fil n'a pas été rompu, et les romans du XIIe siècle où il s'agit des guerres antérieures des chrétiens avec les Arabes d'Espagne se rattachent à d'autres productions poétiques sur le même sujet, productions dont quelques-unes remontent au commencement du IX'e siècle."

De cette vue d'ensemble, Fauriel fait à plusieurs romans l'application particulière, et par exemple la légende de Roland a, selon lui, parcouru les trois étapes poétiques que voici :

"La fameuse déroute de Roncevaux laissa , dans l'imagination des populations de la Gaule, des impressions dont la poésie s'empara de bonne heure. Il n'y eut d'abord sur ce sujet que de simples chants populaires : on trouve plus tard des légendes dans lesquelles ces chants ont été liés par de nouvelles fictions, et, à la fin, de vraies épopées où tous ces chants primitifs et ces dernières fictions sont développés, remaniés, arrondis, avec plus ou moins d'imagination et d'art, parfois altérés et gâtés."

Fauriel fonde sa croyance à l'existence de chants populaires, contemporains, ou presque, de Charlemagne, sur deux arguments. D'abord, il vient de le dire, il ne saurait concevoir la brusque invention des romans de chevalerie trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils se rapportent ; d'où le besoin logique de supposer des chants contemporains de ces événements. C est là une induction de bon sens, très simple, très forte, à laquelle chacun devra se rendre en effet, aussi longtemps du moins que ni Fauriel, ni Daunou, ni les autres critiques ne sauront découvrir au XIe ou au XIIe siècle des raisons qui auraient pu porter les hommes de ces temps à s'intéresser à Charlemagne, à Roland, à Guillaume, etc."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

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