mardi 4 mars 2014

Les sources du romantisme

"[Fauriel] traita [les chansons de geste] comme des « épopées primitives », c'est-à-dire comme « des poèmes qui, antérieurement aux règles et aux conventions de l'art, sont pour ainsi dire, l'expression directe et obligée de la nature ». C'est ici l'idée essentielle, principe et terme de tout le système. « Il y a deux sortes, on pourrait dire deux degrés de poésie, l'une de tout point originale et spontanée, populaire dans sa substance et dans ses formes, traditionnelle et non écrite ; l'autre, écrite, où l'étude et l'art, l'imitation et le savoir, ont plus ou moins de part. » « L'une vit dans le peuple lui-même et de toute la vie du peuple ; l'autre dans les livres, d'une vie factice et apparente. » La poésie traditionnelle est « l'effusion spontanée du génie populaire », « l'expression directe et vraie du caractère et de l'esprit national ». Et chaque fois que Fauriel rencontre cette idée, profondément incarnée en lui, sa prose timide s'affermit, s'échauffe, et devient presque belle :

« C'est précisément ce défaut d'art, ou cet emploi imparfait de l'art, c'est cette espèce de contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la plénitude de l'effet, qui font le charme de la poésie populaire. C'est par là qu'elle participe, jusqu'à un certain point, au caractère et au privilège des oeuvres de la nature, et qu'il entre dans l'impression qui en résulte quelque chose de l'impression que l'on éprouve à contempler le cours d'un fleuve, l'aspect d'une montagne, une masse pittoresque de rochers, une vieille forêt ; car le génie inculte de l'homme est aussi un des phénomènes, un des produits de la nature. »

Puisque Fauriel a si fortement lié ces idées entre elles et qu'il les a propagées avec tant d'érudition et de ferveur, c'est à bon droit que son nom y demeure attaché. Mais nulle part il ne les a données pour des nouveautés, et s'il avait pu prévoir que les critiques futurs lui en attribueraient la découverte, il aurait plus expressément marqué qu elles lui venaient de l'Allemagne. Ce n'est pas impunément qu'il avait vécu dans le commerce de Mme de Staël, fréquenté les deux Humboldt et les deux Schlegel. Trois idées sont constitutives de son système : trois courtes citations nous suffiront à montrer que chacune d'elles avait été exprimée en Allemagne bien avant que Fauriel l'exprimât en France.

La première de ces idées consiste à appliquer la théorie de Wolf aux chansons de geste. Or, dès 1812, Uhland l'avait indiquée, très brièvement, mais très précisément : 

« C'est de bonne heure, avait écrit Uhland, que la vie héroïque de Charlemagne a dû inspirer la poésie, et de bonne heure en effet les chroniques rapportent sur lui maints traits merveilleux. Des légendes, des romances, des chants de guerre allèrent se développant au cours des siècles pour former des poèmes de plus en plus étendus, et ces poèmes groupés et amplifiés, surtout, semble-t-il, au XIIe siècle, et par des clercs finirent par aboutir aux compositions épiques qui sont venues jusqu'à nous. »

La seconde idée du système de Fauriel consiste à chercher des analogies entre six épopées dites primitives et à proclamer l'identité foncière de leur nature. Or, dès 1829, et sans doute plus anciennement déjà, W. Grimm avait mis en parallèle les mêmes épopées, en ces termes :

« Qu'ils proviennent de l'antiquité grecque ou indienne, ou du haut passé des Germains, des Celtes, des Slaves, ou des siècles chrétiens des nations romanes, les poèmes héroïques des diverses nations se distinguent assurément les uns des autres par de grandes différences de fond et de forme ; il n'en reste pas moins qu'un même esprit circule dans tous, les apparente et nous permet de reconnaître l'identité de leur nature. »

Et quant à la troisième idée du système de Fauriel, génératrice des deux autres, l'idée de distinguer une poésie populaire et primitive d'une poésie cultivée, les termes de Naturpoesie et de Kunstpoesie, de Volksepik et de Kunstdichtuny s'opposaient depuis des générations dans les systèmes d'esthétique de l'Allemagne ; pour citer un fait entre tant d'autres, en même temps que Fauriel à Paris, Karl Rosenkranz, le disciple de Hegel, enseignait à Halle, et il suffit d'ouvrir presque au hasard le recueil de ses leçons pour y trouver des déclarations telles que celle-ci :

« Le poète de Nature poétise sans savoir qu'il poétise. »

C'est qu'au temps où professaient les Rosenkranz et les Fauriel, à cette date de 1830, il y avait trente- cinq ans déjà que Wolf avait publié ses Prolégomènes,  soixante-dix ans que Macphorson avait « découvert » Ossian. Et si Wolf a comparé l'Iliade aux chants ossianiques et les aèdes aux bardes de Fingal, réciproquement on peut dire que, dès 1760, la théorie de Wolf était préformée dans l'esprit de Macpherson : sans quoi, comment l'idée lui serait-elle venue de reconstruire « l'Homère du Nord » ? L'entreprise de Macpherson ne fait que marquer un point d'aboutissement, puisque l'on avait commencé dès le début du XVIIIe siècle à rassembler et à restituer les vieilles chansons anglaises, irlandaises, galloises, et puisque le recueil de ballades de l'évêque Percy, paru en 1760, n'est que le plus illustre d'une série déjà longue. En outre, comme Joseph Texte l'a montré en quelques pages précieuses, ce ne sont pas seulement les popular rhymes et les popular ballads de l'Angleterre qui s'emparent alors de la faveur publique ; dans le même temps, grâce au livre alors très lu de Paul-Henri Mallet (1756), l'Edda apparaît et séduit, et bientôt après, les Nibelungen.

Ces « chants danois » et ces « poésies gaéliques », ces « fables islandaises » et ces « poèmes de l'antique Allemagne », le XVIIIe siècle les confond clans la même brume septentrionale : il y voit la « Littérature des peuples du Nord ». Pour donner aux poètes l'idée de « beautés nouvelles », pour correspondre aux formes
neuves de la sensibilité que J.-J. Rousseau façonnait alors dans les coeurs, pour s'opposer aux littératures des peuples latins, c'est une autre Antiquité qui se révèle, non moins vénérable, ce sont d'autres modèles, d'autres ancêtres, et l'on sait comment cette découverte aida les écrivains de France à s'évader hors de la tradition classique, les écrivains d'Allemagne à s'émanciper de l'influence française, et comment, en France comme en Allemagne, elle ouvrit et fit jaillir les sources profondes du romantisme."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

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