Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

dimanche 23 mars 2014

Où l'on demande l'avis des lecteurs

De retour de chez les grizzlis, je me propose de reprendre la publication de billets sur ce blog. Cela dit, je me demande un peu de quoi vous parler. Je pourrais persévérer dans la quête des origines des chansons de geste, armé de mon fidèle Joseph Bédier. Le sujet me passionne, mais il n'a pas l'air de déchaîner l'enthousiasme des foules. D'un autre côté, on pourrait en dire autant de ce blog tout entier.

J'hésite. Plutôt que de continuer avec Bédier, je pourrais laisser de côté les études érudites et nous recréer avec quelques anecdotes pittoresques sur Charlemagne, tirées des chroniqueurs de son temps. Nous découvririons avec le moine de Saint-Gall qui a eu cette idée folle un jour d'inventer l'école, comment les marchands frisons faisaient leurs bénéfices sur le prix des manteaux, et quels étaient ces fous qui vendaient la sagesse.

Je pourrais aussi vous parler de mes dernières lectures médiévales : Florence de Rome, une chanson de geste, le Mystère du siège d'Orléans, une pièce de théâtre à sujet historique, et les Singularités de Troie et illustrations de Gaule de Jean Lemaire de Belge, une chronique teintée d'influences mythologiques.

Ou je pourrais parler de Game of Thrones, ou de François Hollande. ça  intéresse plus les internautes, mais je n'en ai pas vraiment envie.

Dites-moi ce que vous voudriez, ô lecteurs ! Et si vous avez des suggestions, n'hésitez pas à m'en faire part. Comme vous êtes à peu près trois, je ne devrais pas être débordé sous les demandes.

samedi 8 mars 2014

Les frères Grimm entrent en scène

"Mais ce retour des âmes vers un passé lointain, qui était surtout le passé de la race allemande, devait produire en Allemagne de tout autres effets encore que des effets littéraires. Les vieilles légendes que l'on exhumait et les chants populaires prirent alors une singulière dignité. En ce conte que contait un paysan, en cette chanson qu'il chantait, on crut voir des fragments d'Iliades brisées, des survivances de mythes presque aussi anciens que la parole humaine, des témoins de la force créatrice du génie populaire aux âges primitifs.

Quand Herder, à l'imitation de Percy, eut recueilli de toutes parts, en Ecosse et en Lithuanie, en Esthonie et en Saxe, des chansons de paysans, il intitula sa collection les Voix des Peuples, die Stimmen der Volker. Mieux encore, il lui semblait y entendre, a-t-il dit, « la Voix vivante de l'Humanité. » De ces « ballades » et de ces « romances » s'étaient formées les épopées. A cette idée, qu'il anima de son enthousiasme, F. -A. Wolf prêta bientôt l'autorité de son érudition. Pour Herder, antérieurement à toute convention et à tout calcul, sans rien devoir à l'action réfléchie des individus, par la seule tension de cette force vive que recèle la conscience d'une nation, la Poésie naît spontanément, dans chaque peuple, du peuple tout entier. Toutes les grandes créations de la vie sont de même impersonnelles, anonymes, collectives.

Non pas à tâtons et par des approximations successives, mais d'un coup et sans effort, par la vertu d'une intuition immédiate, et qui est la manifestation du divin dans l'homme, le génie populaire a créé le langage, le mythe, la loi, la poésie. On voit ainsi se former cette catégorie du spontané et cette théorie du primitif de l'esprit humain, dont Renan a dit qu'elle est la plus grande découverte de la pensée moderne. Aux temps de Herder et bientôt de Savigny et de Schelling, ces idées ont correspondu à une haute espérance. La tâche était alors de reconstruire l'Allemagne, et cette tâche semblait difficile entre toutes. Mais les mots facile et difficile n'ont pas de sens, appliqués au spontané. L'Allemagne morcelée, émiettée, détruite, qui saurait la refaire ? Non pas tel prince, ni tel groupement de diplomates, non pas tel individu ni tel groupement d'individus, mais bien la conscience même du peuple. La fière originalité des créations du génie allemand aux âges anciens, la grandeur de l'ancienne épopée allemande semblaient les gages de cet espoir : l'âme allemande se referait d'elle-même, spontanément. Et c'est de là, pour une large part, de cette mystique patriotique, que naquirent, en la période du Sturm und Drang, puis aux temps des romantiques, la philologie allemande, la science allemande, et particulièrement les systèmes du XIXe siècle sur l'origine du langage, sur la formation des mythes, et sur la formation des épopées nationales.

A ces grands faits de l'histoire et de la pensée il n'est permis de toucher, fût-ce en passant, que d'une main assurée. Pour en traiter dignement, j'ai trop peu pratiqué, je le sais, les Herder et les Schelling, et je me reprocherais de recourir ici à la prétérition, la plus hypocrite des figures de rhétorique. Mais, s'il me serait impossible, il m'est inutile aussi de détailler tous les aspects anciens des théories sur les poésies populaires. Il me suffit de les prendre à la veille du jour où pour la première fois elles vont s'appliquer aux romans français. Entre tant de formes qu'elles revêtirent alors, au début du XIXe siècle, chez les romantiques de Heidelberg, je choisirai, pour la décrire seule, la plus harmonieuse, celle que leur ont donnée les frères Grimm. J'ai beaucoup lu leurs écrits, et qui les a jamais lus sans s'éprendre d'admiration, et, si j'ose dire, de tendresse pour la beauté de leurs âmes si charmantes et si hautes, si grandes ? Ce sont les Grimm qui ont le plus agi sur les théoriciens du XIXe siècle, et c'est pourquoi il n'importe guère que Fauriel, s'en tenant aux travaux de Wolf, des deux Schlegel et de Lachmann, n'ait peut-être pas utilisé directement les leurs : les idées de Grimm, on le verra bientôt, ont filtré en France, et du temps même de Fauriel, par d'autres canaux. Je résumerai donc leur doctrine, très brièvement; et il est possible de la resserrer en un résumé schématique, car elle est ferme, et même impérieuse ; mais elle est souple aussi, et comment communiquer en quelques pages l'impression de cette souplesse et de cette fluidité ?

Le bien que j'attends du moins de cet exposé, trop sommaire et trop rigide, est qu'éveillant la curiosité du lecteur, il l'invitera à se reporter au livre que M. Ernest Tonnelat vient de consacrer aux frères Grimm . C'est en lisant cette très belle étude qu'on saisit les tenants et les aboutissants de leurs idées, qu'on voit par quels liens elles se rattachent à l'ensemble de la pensée romantique. A suivre les deux frères dans le détail de leurs controverses avec von der Hagen, avec F. -A. Schlegel, Görres, Arnim, Lachmann, on comprend à plein ce que notre exposé ne fera qu'indiquer, à savoir que la théorie de l'origine populaire des épopées fut en ces temps-là quelque chose de plus qu'une théorie de philologues, une philosophie, et quelque chose de plus qu'une philosophie, un esprit, une foi.

Selon les frères Grimm, partout où nous nous remontons aux temps primitifs de la vie d'un peuple, Poésie et Histoire sont inséparables, confondues dans l'Epopée, identiques. En toute circonstance historique où il y a dans ce peuple formation ou reformation de la conscience nationale, il se produit une fermentation épique.

« Charlemagne créa la France et vécut de longs siècles dans la poésie de la France. Le Cid assura le premier à l'Espagne sécurité contre les Arabes et durée, et par là même lui donna une poésie nationale. » On objecterait vainement que les Hagen et les Siegfried des Nibelungen semblent n'être pas des personnages historiques : « ils ont existé, répondent les Grimm ; les grandes actions que les chants leur attribuent se sont produites, » car l'épopée ne chante que des héros vrais.

Mais, quand on parle du vrai dans l'épopée, il faut se garder de donner aux mots un sens étroit et scolastique : « Tout ce qu'une nation a vécu, soit en réalité, soit en esprit et comme en rêve, tout ce qu'une tradition mystérieuse lui a légué, l'épopée se l'assimile. Elle ne compile pas des faits, mais saisit dans le réel ce qui porte témoignage de l'esprit. Cette haute façon d'interpréter le réel, voilà ce qui n'appartient qu'à elle, ce qui est de son essence. » « La forme primitive des Nibelungen, comme aussi de toute poésie nationale, c'est le chant court, ou, d'un nom d ailleurs peu satisfaisant, la romance. Quiconque s'en sentait le plaisir ou la force, c'est-à-dire quiconque était poète, chantait les héros de sa nation, et, par une sorte de nécessité intérieure, se pliait à une certaine cadence, à une certaine norme. Ainsi naquit le Chant, avec le Rythme et la Rime... Il se forma bientôt une classe de chanteurs qui renouvelèrent les chants populaires et les réunirent en de plus vastes ensembles (à peu près comme a fait Herder pour les romances du Cid). » La poésie nationale allemande se transmit ainsi oralement ; mais au XIIe et au XIIIe siècles, « l'écriture étant devenue d'usage plus courant, les chanteurs commencèrent à fixer par écrit les poèmes, qui allaient toujours s'accroissant ; ils les fixèrent sous les formes où ils vivaient alors dans la tradition orale ; et c'est de la sorte qu'ayant déjà subi, au cours de maints siècles, bien des changements, ces chants des âges reculés nous furent conservés ».

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

mardi 4 mars 2014

Les sources du romantisme

"[Fauriel] traita [les chansons de geste] comme des « épopées primitives », c'est-à-dire comme « des poèmes qui, antérieurement aux règles et aux conventions de l'art, sont pour ainsi dire, l'expression directe et obligée de la nature ». C'est ici l'idée essentielle, principe et terme de tout le système. « Il y a deux sortes, on pourrait dire deux degrés de poésie, l'une de tout point originale et spontanée, populaire dans sa substance et dans ses formes, traditionnelle et non écrite ; l'autre, écrite, où l'étude et l'art, l'imitation et le savoir, ont plus ou moins de part. » « L'une vit dans le peuple lui-même et de toute la vie du peuple ; l'autre dans les livres, d'une vie factice et apparente. » La poésie traditionnelle est « l'effusion spontanée du génie populaire », « l'expression directe et vraie du caractère et de l'esprit national ». Et chaque fois que Fauriel rencontre cette idée, profondément incarnée en lui, sa prose timide s'affermit, s'échauffe, et devient presque belle :

« C'est précisément ce défaut d'art, ou cet emploi imparfait de l'art, c'est cette espèce de contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la plénitude de l'effet, qui font le charme de la poésie populaire. C'est par là qu'elle participe, jusqu'à un certain point, au caractère et au privilège des oeuvres de la nature, et qu'il entre dans l'impression qui en résulte quelque chose de l'impression que l'on éprouve à contempler le cours d'un fleuve, l'aspect d'une montagne, une masse pittoresque de rochers, une vieille forêt ; car le génie inculte de l'homme est aussi un des phénomènes, un des produits de la nature. »

Puisque Fauriel a si fortement lié ces idées entre elles et qu'il les a propagées avec tant d'érudition et de ferveur, c'est à bon droit que son nom y demeure attaché. Mais nulle part il ne les a données pour des nouveautés, et s'il avait pu prévoir que les critiques futurs lui en attribueraient la découverte, il aurait plus expressément marqué qu elles lui venaient de l'Allemagne. Ce n'est pas impunément qu'il avait vécu dans le commerce de Mme de Staël, fréquenté les deux Humboldt et les deux Schlegel. Trois idées sont constitutives de son système : trois courtes citations nous suffiront à montrer que chacune d'elles avait été exprimée en Allemagne bien avant que Fauriel l'exprimât en France.

La première de ces idées consiste à appliquer la théorie de Wolf aux chansons de geste. Or, dès 1812, Uhland l'avait indiquée, très brièvement, mais très précisément : 

« C'est de bonne heure, avait écrit Uhland, que la vie héroïque de Charlemagne a dû inspirer la poésie, et de bonne heure en effet les chroniques rapportent sur lui maints traits merveilleux. Des légendes, des romances, des chants de guerre allèrent se développant au cours des siècles pour former des poèmes de plus en plus étendus, et ces poèmes groupés et amplifiés, surtout, semble-t-il, au XIIe siècle, et par des clercs finirent par aboutir aux compositions épiques qui sont venues jusqu'à nous. »

La seconde idée du système de Fauriel consiste à chercher des analogies entre six épopées dites primitives et à proclamer l'identité foncière de leur nature. Or, dès 1829, et sans doute plus anciennement déjà, W. Grimm avait mis en parallèle les mêmes épopées, en ces termes :

« Qu'ils proviennent de l'antiquité grecque ou indienne, ou du haut passé des Germains, des Celtes, des Slaves, ou des siècles chrétiens des nations romanes, les poèmes héroïques des diverses nations se distinguent assurément les uns des autres par de grandes différences de fond et de forme ; il n'en reste pas moins qu'un même esprit circule dans tous, les apparente et nous permet de reconnaître l'identité de leur nature. »

Et quant à la troisième idée du système de Fauriel, génératrice des deux autres, l'idée de distinguer une poésie populaire et primitive d'une poésie cultivée, les termes de Naturpoesie et de Kunstpoesie, de Volksepik et de Kunstdichtuny s'opposaient depuis des générations dans les systèmes d'esthétique de l'Allemagne ; pour citer un fait entre tant d'autres, en même temps que Fauriel à Paris, Karl Rosenkranz, le disciple de Hegel, enseignait à Halle, et il suffit d'ouvrir presque au hasard le recueil de ses leçons pour y trouver des déclarations telles que celle-ci :

« Le poète de Nature poétise sans savoir qu'il poétise. »

C'est qu'au temps où professaient les Rosenkranz et les Fauriel, à cette date de 1830, il y avait trente- cinq ans déjà que Wolf avait publié ses Prolégomènes,  soixante-dix ans que Macphorson avait « découvert » Ossian. Et si Wolf a comparé l'Iliade aux chants ossianiques et les aèdes aux bardes de Fingal, réciproquement on peut dire que, dès 1760, la théorie de Wolf était préformée dans l'esprit de Macpherson : sans quoi, comment l'idée lui serait-elle venue de reconstruire « l'Homère du Nord » ? L'entreprise de Macpherson ne fait que marquer un point d'aboutissement, puisque l'on avait commencé dès le début du XVIIIe siècle à rassembler et à restituer les vieilles chansons anglaises, irlandaises, galloises, et puisque le recueil de ballades de l'évêque Percy, paru en 1760, n'est que le plus illustre d'une série déjà longue. En outre, comme Joseph Texte l'a montré en quelques pages précieuses, ce ne sont pas seulement les popular rhymes et les popular ballads de l'Angleterre qui s'emparent alors de la faveur publique ; dans le même temps, grâce au livre alors très lu de Paul-Henri Mallet (1756), l'Edda apparaît et séduit, et bientôt après, les Nibelungen.

Ces « chants danois » et ces « poésies gaéliques », ces « fables islandaises » et ces « poèmes de l'antique Allemagne », le XVIIIe siècle les confond clans la même brume septentrionale : il y voit la « Littérature des peuples du Nord ». Pour donner aux poètes l'idée de « beautés nouvelles », pour correspondre aux formes
neuves de la sensibilité que J.-J. Rousseau façonnait alors dans les coeurs, pour s'opposer aux littératures des peuples latins, c'est une autre Antiquité qui se révèle, non moins vénérable, ce sont d'autres modèles, d'autres ancêtres, et l'on sait comment cette découverte aida les écrivains de France à s'évader hors de la tradition classique, les écrivains d'Allemagne à s'émanciper de l'influence française, et comment, en France comme en Allemagne, elle ouvrit et fit jaillir les sources profondes du romantisme."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

lundi 3 mars 2014

Panthéisme littéraire

"Puis, et surtout, Fauriel fonde sa croyance sur un raisonnement par analogie. Pour en saisir le principe, il faut se rappeler que, quelques années plus tôt, il avait publié les Chants populaires de la Grèce. C'était en 1824, entre le premier siège de Missolonghi et la bataille de Navarin. On trouve en ce recueil des « chants klephtiques, qui ont pour argument les exploits des Klephtes contre les milices des pachas. » Fauriel estimait que « plusieurs de ces chants pouvaient être l'ouvrage des Klephtes eux-mêmes, acteurs ou témoins dans les aventures qui en sont le sujet », mais que « la plupart étaient l'ouvrage d'aveugles mendiants, répandus dans toute la Grèce, où ils représentaient les anciens rhapsodes avec une exactitude qui a quelque chose de frappant ». Un recueil complet de chansons klephtiques... serait la véritable histoire de la Grèce depuis la conquête ;... il serait aussi la véritable Iliade de la Grèce moderne. »

Si Fauriel nomme ici L'Iliade, ce n'est point, dans sa pensée, un rapprochement superficiel, un jeu d'un instant. F. -A. Wolf, dans ses Prolegomena ad Homerum, n'avait-il pas décomposé l'Iliade et l'Odyssée en une foule de petits poèmes, que les homérides, bien avant l'invention de l'écriture, auraient créés séparément et que, des siècles plus tard, Pisistrate fit rassembler ? Les chants des homérides, et pareillement les chants primitifs sur Roland ou Charlemagne, et pareillement, en d'autres littératures, maints autres chants hypothétiques, Fauriel se les représenta comme taillés sur le même patron que les chants des Klephtes.

Lui, l'homme de son temps qui a répandu le plus d'idées nouvelles, c'est à cette idée-là qu'il semble avoir tenu entre toutes. Sa large curiosité et sa rare ouverture d'esprit, son « panthéisme en fait de littérature », l'avaient depuis longtemps attiré vers la poésie héroïque des peuples les plus divers. Aussi, quand il fit — à cinquante-huit ans — son premier essai de la parole publique, se proposa-t-il de traiter dans sa chaire un très vaste sujet, comme il convenait à ces temps de romantisme et comme il convenait aussi aux allures encyclopédiques de son érudition : il entreprit d'étudier, non pas les seuls romans de chevalerie, mais, en relation avec eux, tantôt le Ramayana des Indiens et tantôt les chants des Serbes, tantôt les romances des Espagnols et tantôt le Schah-nameh des Persans ; en plusieurs cours qui s'espacèrent de 1830 à 1836, construisant le plus ample des systèmes, il appliqua la théorie de Wolf à toutes les épopées.

A l'origine, disait-il, sous l'impression d'événements propres à émouvoir une nation et naissant de ces événements mêmes, se forment des chants courts, consacrés chacun à un fait isolé. Ces chants ne sont pas fixés par l'écriture ; des chanteurs de métier les colportent par les rues et les carrefours. Ils passent ainsi, par simple transmission orale, d'une génération à une autre. Vient enfin un jour où des assembleurs les mettent par écrit, les combinent, les développent, les agencent en de vastes corps de romans. L'Iliade et l'Odyssée, interprétés en de nombreuses leçons selon la méthode de Wolf, offraient à Fauriel les deux premiers exemples de ce développement. Les Nibelungen en fournissaient un troisième, ce poème étant un arrangement de vingt chansons primitivement distinctes : « il nous suffît ici, dit Fauriel, de renvoyer pour plus de détail aux excellentes recherches de M. Lachmann, de Berlin. » Le Schah-nameh de Firdousi, le Ramayana et le Mahâbhârata portaient à six le nombre « des épopées dont on peut déduire les lois les plus générales du genre ».

En la plupart de ces cas, on avait entre les mains de longs poèmes, on n'avait plus les chants courts et isolés dont ils sont censés être sortis. Inversement, en d'autres cas (chants des Serbes, chants des Grecs modernes, etc.), on ne possédait que des chants isolés, qui. en d'autres circonstances historiques, auraient pu se grouper en épopées : le développement s'était arrêté à mi-chemin. Mais en quelques cas, on tenait à la fois les chants isolés, germes des épopées, et les épopées elles-mêmes : ici, les chants de Calédonie qui avaient abouti aux poèmes ossianiques ; là, les romances espagnoles, qui avaient abouti (c'était alors l'opinion admise) aux cantares de gesta.

En résumé, pour Fauriel, les chants populaires des diverses nations, « complaintes », « romances », ou « ballades » sont des Iliades en puissance ou qui ont avorté ; et réciproquement les Iliades sont des agrégats tardifs de chants populaires, ballades, complaintes ou romances. Toute épopée ancienne peut se définir « la réunion, la fusion en un seul tout régulier et complet de chants populaires ou nationaux plus anciens, composés isolément, en divers temps et par divers auteurs ». Dès lors, « à en juger par de telles analogies », Fauriel admit que les chansons de geste répondaient à cette définition, et les engloba dans son système."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

dimanche 2 mars 2014

L'étrange théorie de Monsieur Fauriel

"Quis primas ?... L'idée que la Chanson de Roland et, en général, les chansons de geste, tous romans du XIe, du XIIe et du XIIIe siècles, représenteraient l'aboutissement d'un travail poétique commencé trois ou quatre ou cinq ou six siècles plus tôt, c'est Fauriel, dit-on communément, qui l'a le premier proposée, en l'an 1830.

Il est bien bien vrai, en effet, que jusqu'à Fauriel, ce sont de tout autres opinions qui s'expriment en France sur la matière. Soit, par exemple, au tome XVI de l'Histoire littéraire de la France, le Discours de Daunou sur l'état des lettres en France au XIIIe siècle. Ce Discours a paru en 1824, à la veille des travaux de Fauriel. En bon disciple de Montesquieu, et, si l'on y tient, pour avoir lu le livre de la Littérature de Mme de Staël, Daunou n'en reste plus au point de vue de l'ancienne critique, que de son temps représentaient encore La Harpe ou M.-J. Chénier. Il ne lui suffit plus de considérer les oeuvres de la poésie en elles-mêmes, pour elles-mêmes ; il les étudie par rapport aux états de civilisation dont elles sont le produit. Il s'efforce donc de « rattacher les romans du XIIIe siècle, et plus généralement du moyen âge, aux usages et aux intérêts de ce temps. » Puisque ce temps est celui de Louis le Gros, il ne lui vient pas à l'esprit d'en chercher l'explication au temps de Charlemagne ; il la cherche « au temps de Louis le Gros » ; et puisque ce sont des « romans de chevalerie », il les croit solidaires du développement, encore tout nouveau au XIIe siècle, de l'esprit chevaleresque ; et puisqu'ils sont contemporains des croisades, il suppose que « les croisades ont contribué, plus qu'aucune autre cause, à en répandre le goût », voire à les susciter.

Six ans plus tard, en son cours de 1830-1831, voici que Fauriel oppose à cette doctrine une doctrine contraire, et s'il ne nomme pas Daunou, c'est bien à lui pourtant qu'il s'attaque, et visiblement à la page même de Daunou que nous venons de résumer :

"Si l'on a voulu dire, écrit-il, que ce fut uniquement et expressément dans l'intention de favoriser les croisades que furent inventés et composés les romans où l'on chantait les anciennes guerres des chrétiens de la Gaule avec les Musulmans d'outre les Pyrénées, on a dit une chose qui est également contre la vraisemblance et la vérité. Il est impossible de concevoir l'existence de ces romans, si on les suppose brusquement inventés et pour ainsi dire de toutes pièces, trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils se rapportent. On ne peut les concevoir que comme l'expression d'une tradition vivante et continue de ces mêmes événements ; si au XIIe siècle le fil de ces traditions avait été rompu, il aurait été impossible de le renouer et d'y attacher la foi et l'intérêt populaires. Ce fil n'a pas été rompu, et les romans du XIIe siècle où il s'agit des guerres antérieures des chrétiens avec les Arabes d'Espagne se rattachent à d'autres productions poétiques sur le même sujet, productions dont quelques-unes remontent au commencement du IX'e siècle."

De cette vue d'ensemble, Fauriel fait à plusieurs romans l'application particulière, et par exemple la légende de Roland a, selon lui, parcouru les trois étapes poétiques que voici :

"La fameuse déroute de Roncevaux laissa , dans l'imagination des populations de la Gaule, des impressions dont la poésie s'empara de bonne heure. Il n'y eut d'abord sur ce sujet que de simples chants populaires : on trouve plus tard des légendes dans lesquelles ces chants ont été liés par de nouvelles fictions, et, à la fin, de vraies épopées où tous ces chants primitifs et ces dernières fictions sont développés, remaniés, arrondis, avec plus ou moins d'imagination et d'art, parfois altérés et gâtés."

Fauriel fonde sa croyance à l'existence de chants populaires, contemporains, ou presque, de Charlemagne, sur deux arguments. D'abord, il vient de le dire, il ne saurait concevoir la brusque invention des romans de chevalerie trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils se rapportent ; d'où le besoin logique de supposer des chants contemporains de ces événements. C est là une induction de bon sens, très simple, très forte, à laquelle chacun devra se rendre en effet, aussi longtemps du moins que ni Fauriel, ni Daunou, ni les autres critiques ne sauront découvrir au XIe ou au XIIe siècle des raisons qui auraient pu porter les hommes de ces temps à s'intéresser à Charlemagne, à Roland, à Guillaume, etc."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.

samedi 1 mars 2014

Où le mousquetaire rouge fourbit ses armes

"Cette théorie des origines anciennes et populaires des chansons de geste, que si souvent déjà nous avons combattue, que si souvent nous aurons à combattre encore, il convient, pour la dignité même du combat, que, quelque part en ce livre, elle soit examinée d'ensemble, non pas seulement sous ses aspects actuels, mais dans la succession et la diversité des formes qu'elle a tour à tour revêtues. Remonter jusqu'à ses sources lointaines, décrire ses avatars parfois étranges, dire quelles aventures parfois singulières elle a courues, c'est, croyons-nous, un sûr moyen de l'affaiblir, et l'on sait assez que notre effort tend surtout à l'affaiblir. Pourtant, et par contre, reporter chacune de ses formes à sa date et à son heure, c'est aussi la façon vraie de lui rendre justice. La combattant, nous lui garderons ainsi notre admiration, car elle fut belle, notre reconnaissance, car elle fut bienfaisante, et ceux qui comme nous la contestent aujourd'hui n'en seraient pas venus aux idées qu'ils veulent faire prévaloir contre elle, si d'abord les bons ouvriers de vérité qui l'ont maniée n'avaient préparé les voies.

Vraies ou erronées, nos idées procèdent des leurs, ou du moins de notre effort pour contrôler les leurs, ce qui est, en dernière analyse, nous contrôler nous-mêmes. Cet historique, qu'animeront à la fois l'esprit le plus entier d'indépendance critique et le sentiment de ce que nous devons à nos devanciers, nous tenons à le placer ici de préférence, en notre étude sur la Chanson de Roland, parce que, comme nos devanciers, nous avons étudié la plus belle de nos légendes avec une piété particulière. D'ailleurs, une telle revue des opinions n'est point ici un hors d'oeuvre, une pièce rapportée, et le lecteur, nous l'espérons, le reconnaîtra bientôt."

Les Légendes épiques, Joseph Bédier, 1912.