jeudi 6 février 2014

La Geste de Guillaume d'Orange (2/3)

"Quel vaste champ se découvre dès lors aux yeux des poètes, et quelles larges perspectives, si, remontant de Guillaume et de ses six frères vers leurs aïeux, si, descendant de Guillaume et de ses six frères vers leurs fils, ils entreprennent de célébrer la constance des vertus héréditaires !

Ils feignent donc que Guillaume et ses frères ne font qu'imiter et répéter leurs aïeux; que, dès le temps de la prime jeunesse de Charlemagne, les Narbonnais furent des vassaux fidèles, mais ombrageux et prompts à exiger du roi réciprocité d'estime et de services ; que, de père en fils, ils lui ont redit cette parole de l'un d'eux :

« Tant com voldrez, je serai vostre amis.
Et, quant voldrez, par le cors saint Denis,
Je reserai de vostre amor eschis. »

Ils feignent que, de père en fils, les Narbonnais ont conquis sur les Sarrasins leurs domaines, leurs femmes, leurs trésors, en vertu de la tradition familiale. Car jadis, leur ancêtre, Garin, chevalier sans terre, avait demandé au roi de France, pour prix de ses « soudées », un fief inaccessible, le château sarrasin de Monglane :

« Un castel me donez que tienent mescreant :
Il n'i a crucefis ne autel en estant... »

Il avait conquis le fief étrange. Il y avait élevé ses quatre fils, Hemaut, Renier, Milon, Girard, puis, quand ils avaient été en âge d'être armés chevaliers, loin de leur partager sa terre, il les en avait chassés, chassés « aux quatre parts du monde », avec l'ordre de se tailler, comme lui, des fiefs en pays ennemi. Les quatre frères avaient obéi ; puis, le temps venu, ils avaient à leur tour imposé à leurs fils la même loi. Ainsi s'était formée la famille de proie et de sacrifice, la « geste honorée », « la fiere geste que Dieus parama tant ». Tous ses membres n'ont au coeur qu'un désir : « retraire au lignage », comme ils disent, ressembler aux aïeux.

Dès lors, les vingt-quatre chansons du cycle se déploient à travers le temps. Les romanciers peuvent à leur gré choisir tour à tour, comme principal personnage, Guillaume (les Enfances Guillaume, le Couronnement de Louis, le Charroi, la Prise d'Orange, Aliscans, le Montage Guillaume, etc.) ou l'un de ses frères (Bovon de Commarcis, le Siège de Barbastre, Guibert d'Andrenas, la Prise de Cordoue), ou l'un de leurs ascendants (Aymeri de Narbonne, Girard de Vienne, la Mort Aymeri, Garin de Monglane, etc.), ou l'un de leurs descendants (les Enfances Vivien, Foucon de Candie, la Bataille Loquifer, Renier, etc.) ; le vrai protaganiste, c'est toujours « le Lignage »."

Histoire des lettres, Joseph Bédier, 1929.

3 commentaires:

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    1. C'était pour vérifier si vous étiez attentif.

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    2. Je suis attentif comme socialiste aux deniers de la France !

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