Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

mardi 4 février 2014

La Geste du Roi (3/3)

"Pourtant, la donnée de la longévité de Charlemagne en contenait, ou en suggérait presque nécessairement une autre, celle de sa caducité. Tandis qu'il use sous lui l'une après l'autre les générations, à mesure que ses compagnons disparaissent, sa cour se peuple de chevaliers nouveaux qui, à son gré, ne valent pas les anciens ; comme Moïse, il ressent l'isolement de sa grandeur et de sa vieillesse, et, près de mourir à son tour, il s'alarme à la pensée de sa tâche, qu'il laissera inachevée ; qui donc, après lui, saura la poursuivre? 

Ce thème de l'inquiétude du roi, indiqué déjà dans la Chanson de Roland, nous le trouvons médiocrement exploité, et comme enlisé, dans une série de poèmes sans beauté (Gaydon, Macaire, etc.), ceux qui montrent Charlemagne affaibli, en proie à de mauvais conseillers, bafoué. Mais, d'autre part, on imagina aussi, très anciennement, — et ce fut l'invention d'un vrai poète, — que le vieillard, tourmenté de n'avoir pour héritier qu'un enfant débile, son fils Louis, cherche dans sa cour un vassal fidèle à qui le confier. Un tout jeune homme est là, récemment entré à son service, le fils de l'un de ses anciens compagnons d'armes, Aymeri de Narbonne. Il s'appelle Guillaume. 

En ce soudoyer perdu dans la foule, presque inconnu, mais issu d'un bon lignage, Charlemagne a reconnu celui qu'il cherchait. Le jour où il l'arme chevalier, il lui remet sa propre épée, Joyeuse, « l'espée de France ». Il placera son fils sous la tutelle de Guillaume et pourra mourir en paix.

Le trouvère qui, ployant à ses fins d'antiques poèmes sur Guillaume de Gellone, inventa cette fable, très simple et très grande, introduisait dans la Geste du roi un ressort nouveau : à son insu, il créait une geste nouvelle."

Histoire des Lettres, Joseph Bédier, 1929.

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