Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

lundi 3 février 2014

La Geste du Roi (2/3)

"Continûment fidèles à cet esprit non mystique, non ascétique, non ecclésiastique, tout séculier au contraire, les poètes, profitant de la longévité de Charlemagne, lui donnent à conduire jusqu'à trois générations de héros, et quand il est devenu trop vieux pour chevaucher, ils le montent encore sur un char d'ébène et d'ivoire pour le traîner vers de nouveaux combats. Ainsi ils reprennent sans fin l'idée unique de la geste, l'idée de « la sainte mellée » et du pèlerinage perpétuel, et c'est joie d'observer la diversité des ressources qu'elle leur offre et des effets qu'ils en tirent, soit, par exemple, qu'ils insistent plutôt sur les aspects joyeusement aventureux de la vie guerrière ou plutôt sur ses âpres misères.

Ici les fières emprises d'armes, les barons qui « sor lor armes vont les crois acousant », et l'équipée des petits « bachelers » trop jeunes pour les suivre, qui volent pourtant un cheval à l'étable et rejoignent leurs aînés, et les messages vaillamment portés à l'ennemi, et les belles « chevaleries », si belles que parfois au cours d'un combat, un Sarrasin, séduit par la hardiesse de son adversaire et par sa courtoisie, s'éprend de lui malgré son coeur et se fait en pleine lutte l'ami du chrétien et son vassal. Là au contraire, les désastres, les charniers, les sombres chevauchées, les barons qui murmurent, harassés, affamés, et le roi Charles qui les fouaille et réclame d'eux encore quelque prouesse impossible, irrité, « debout sur ses grands étriers ». 

Et voici les thèmes magnifiques du compagnonnage d'armes : les héros liés deux à deux, Olivier et Roland, et ceux dont les noms eux-mêmes sont presque indiscernables : Ami et Amile, Gerin et Gerier, Ivon et Ivorie, qui souffrent l'un par l'autre et meurent d'une même mort. Et voici, par contraste, les thèmes non moins grands de la rivalité entre chevaliers, de l'émulation jalouse qui oppose tantôt les barons du Hurepoix à ceux des autres pays français, tantôt les jeunes aux vieillards, quand par exemple, dans Gui de Bourgogne, les « fils de France », venus en Espagne à la rescousse de leurs pères, luttent à part, pour bien montrer qu'ils les valent, jusqu'à l'instant où, leurs deux troupes se rencontrant, le soir d'une bataille, les fils tombent à genoux devant leurs pères, et les pères devant leurs fils, car leur jalousie mutuelle n'était que mutuel amour. Et voici le thème du dévouement de l'écuyer, — et le thème de la captivité courageusement endurée, — et le thème des « enfances » du héros, — et le thème de sa confession sur le champ de bataille, — et le thème du regret des morts...

Ces thèmes sont beaux, mais ce sont des thèmes : des aventures passe-partout, et dont les héros sont indéfiniment   « interchangeables ». Puisque, selon la donnée essentielle de tous ces romans, Charlemagne mène en guerre des preux uniquement dévoués à ses causes, ses preux sont donc par nature moins des caractères que des types, ou plutôt ils ne représentent que des variétés, assez diverses d'ailleurs, du même type. Aucun d'eux n'a de passions qui ne soient, à des degrés d'intensité différents, les passions de tous ses compagnons ; l'idée de la Geste du roi le veut ainsi, et c'est à la fois sa noblesse et son infirmité. Qu'un poète imagine parfois, dans la Chanson de Roland, le conflit des deux compagnons, dans Aspremont le conflit de Charlemagne et de Girard de Fraite, dans L'Entrée en Espagne le conflit de Roland et de Charlemagne, ce seront les rares et exceptionnelles trouvailles du talent ou du génie ; pour l'ordinaire, les poètes qui travaillent dans la Geste du roi doivent se résigner à ne peindre que les passions collectives de coeurs unanimes."

Histoire des Lettres, Joseph Bédier, 1929.

2 commentaires:

  1. Réponses
    1. Sauf le respect que je dois à mes très-vénérés Léon Gautier et Gaston Paris, en ce qui concerne les chansons de geste, Bédier est le meilleur du trio. Enfin, il faudrait lire les trois.

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