Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

dimanche 2 février 2014

La Geste du Roi (1/3)

"L'idée de la Geste du roi, nous l'avons vue se former déjà ; c'est l'idée, toute théocratique, d'une mission confiée à la France par Dieu, et que remplit Charlemagne, assisté de ses barons. Élu de Dieu, il règne sur toute la chrétienté, comme Saül sur Israël, et les douze pairs sont autour de lui comme les douze apôtres autour de Jésus-Christ. Il va où Dieu le veut. Quand il se bat, l'ange de Dieu le réconforte ; quand il dort, Dieu lui parle par la voix des songes, et saint Gabriel veille à son chevet. S'il envoie au péril un de ses fidèles, il lui dit : « Allez, au nom de Jésus et au mien », et il l'absout. A l'instant où ses Français entrent dans la bataille, il les bénit de sa main droite.

Paré de sa vieillesse surnaturelle, majestueux, hiératique, il émeut pourtant, il reste proche de nous, car il ressent la dureté de sa vocation : il sait beaucoup, puisqu'il sait la douleur :

Mult ad apris, qui bien conust ahan.

Quand son devoir est fait, son devoir recommence. A peine a-t-il vengé Roncevaux et tandis qu'il pleure encore ses morts, l'ange de Dieu vient à lui, implacable, et le lance à nouveau vers une autre guerre, vers la lointaine cité d'Imphe, où des chrétiens l'appellent à leur aide :

Deus, dist li reis, si penuse est ma vie !...

Son camp, sa cour, n'en resplendissent pas moins d'entrain guerrier et d'allégresse. Son épée s'appelle du plus beau nom que puisse porter une épée : Joyeuse, et c'est la joie, en effet, que respirent ses chevaliers, la joie hautaine d'avoir librement accepté leur tâche et d'aimer la gloire, celle que l'on conquiert au service d'une juste cause, et dont on jouit sur terre, puis au paradis en fleurs, parmi les Innocents.

Une telle idée,—cœur de la geste, — ne peut s'exprimer d'une façon digne d'elle que si elle est largement et puissamment orchestrée, c'est-à-dire si elle se développe en de longs poèmes qui décriront chacun l'une des guerres saintes du roi. Ce sera donc la quintuple série de ses guerres saintes en Italie (chansons d'Aspremont, d'Otinel, des Enfances Ogier, de Balan, de Jean de Lanson, de Berte et Milon), — de ses guerres saintes en Palestine (chansons de Miran, du Pèlerinage à Jérusalem), — de ses guerres saintes pour délivrer les Sept églises de Bretagne (chanson d'Aiquin), — de ses guerres saintes pour repousser loin du Rhin les Saxons (chanson des Saisnes), — de ses guerres saintes en Espagne (chansons de l'Entrée en Espagne, de la Prise de Pampelune, de Fierabras, d'Agolant, de Roland, de Galien, d'Anseïs, etc.).

Dans tous ces romans, l'action, les péripéties, les épisodes, commandés par une même pensée directrice, se ressemblent. Défis, ambassades injurieuses des Sarrasins, appel du ban et de l'arrière-ban, camps dressés dans les plaines, escarboucles qui brillent au faîte des tentes, les fers de Veillantif, de Broiefort, de Passecerf, sonnant au long des routes sur les dalles romaines, combats singuliers et batailles rangées, cris d'armes qui retentissent, gonfanons déployés au vent, prouesses de Durendal, de Hauteclaire, de Courrouceuse, de toutes les épées saintes, ruses pour forcer les villes, embûches et assauts, victoires et revers, le mouvement de chacun de ces romans imite nécessairement le mouvement d'une armée en marche, et chacun d'eux combine nécessairement, selon des formules variables, les mêmes ingrédients guerriers.

L'esprit, pourtant, pouvait être autre. Qu'on suppose, par exemple, que l'idée de guerre sainte eût été infléchie par un poète, si peu que ce fût, vers plus de mysticisme, la face et la destinée de toute cette poésie changeaient aussitôt. Il suffit, pour se le représenter, de songer un instant aux romans du Grand saint Graal et de la Queste du saint Graal. Là aussi, une pieuse milice s'agite, et Dieu la mène. Mais, confits en oraison, extatiques, les Nascien et les Mordrain, les Perceval et les Galaad ne marchent qu'à coups de prophéties et de prodiges, et Dieu, pour la moindre infraction, même involontaire, à ses ordres obscurs, les frappe, comme des serfs misérables, de lances invisibles, les relègue dans l'Ile tournoyante, les emmure vifs en des tombeaux ardents. 

Rien de tel dans les chansons de geste. L'idée théocratique y a été contenue en ses justes limites et refrénée, comme elle le fut aussi, dans la réalité de la vie, par les croisés de Tancrède et par les croisés de Louis VII. Les chansons de geste n'usent du surnaturel chrétien qu'avec modération. Seul Charlemagne reçoit des messages divins, et si Dieu l'aide parfois, c'est que d'abord il s'est aidé lui-même. Turpin sait rester discrètement à son rang. Roland ne demande pas, n'espère pas de miracles, et — remarque surprenante et pourtant vraie — jamais il ne prie pendant qu'il se bat. Les douze pairs et leurs compagnons ne sont pas des chevaliers-moines, ils sont des chevaliers tout court. Ils sont sans mysticisme. C'est librement qu'ils s'offrent au martyre : « Si l'action n'a quelque splendeur de liberté, dira Montaigne, elle n'a point de grâce ni d'honneur. »"

Histoire des Lettres, Joseph Bédier, 1929.

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