mardi 11 février 2014

La Geste des Barons révoltés (3/3)

"Les péripéties se succèdent, les deux chefs de clan s'acharnent, la guerre se prolonge et parfois les violents meurent sans repentir, Raoul de Cambrai entre autres, au cours même de leurs forfaits. Parfois aussi, ils se reconnaissent au moment de périr : Isembard, qui reniant Dieu, n'a jamais voulu renier la mère de Dieu, invoque Notre-Dame à son heure dernière, et peut-être a-t-elle obtenu son pardon. 

Mais, le plus souvent, ces orgueilleux, que la démesure a presque dépossédés d'eux-mêmes, Dieu les prend en pitié. Il les avertit par des signes. Il les élève, il les abaisse tour à tour. Il les appelle. Longtemps un Girard de Roussillon résiste à cet appel. Dieu a beau lui imposer les châtiments les plus graves, l'exil, la ruine, la vie misérable au fond d'une forêt ; il retourne de sa forêt au siècle, et l'amour de la guerre se réveille en lui. Dieu, qui l'aime, le reprend par d'autres épreuves encore (la mort de ses enfants) et par des marques nouvelles de ses desseins sur lui (les victoires qu'il lui accorde), jusqu'au jour où, définitivement humilié et grandi pour s'être humilié, Girard s'abandonne au Seigneur. Peu à peu, intérieurement changés, ces révoltés comprennent que Dieu a souffert leurs crimes et leur a imposé leurs souffrances pour inspirer à tous l'horreur de la guerre, et qu'il les a dirigés, par les rudes voies de la tentation et de l'épreuve, vers la pénitence et vers le salut.

Alors Ybert de Ribemont, sur l'emplacement de ses sept châteaux, monuments de son orgueil, dresse sept églises, monuments de son humilité. Alors Ogier de Danemark revêt à Saint-Faron le cilice. Alors Thierry d'Ardenne s'achemine déchaus vers le Saint-Sépulcre. Alors Girard de Roussillon monte le sable et la chaux au haut de la colline de Vézelay, afin que l'église de Marie-Madeleine domine et apaise la contrée qu'il ensanglanta. Alors Maugis* d'Aigremont se retire au fond de son ermitage d'Andenne. Alors Renaud s'embauche à Cologne comme valet des maçons de Saint-Pierre. Alors, — comme il est dit à la dernière laisse de Girart de Roussillon, — « les guerres sont finies et les oeuvres commencent ».

Les trouvères ont peiné à relier entre eux ces superbes, ces révoltés, par des liens généalogiques, ces nobles poèmes d'orgueil et de repentir par des pièces de raccord. Ce fut la Geste de Doon de Mayence, la seule des trois qu'ils aient constituée sur le tard, la seule dont les éléments trop disparates et trop dispersés ne soient jamais parvenus à un haut degré de cohésion. Mais leur tentative, même inachevée, suffit à prouver qu'ils avaient senti du moins l'intime parenté de ces légendes et l'unité profonde de l'idée qui les suscita. En regard de la guerre sainte (Geste du roi et de Garin de Monglane) la guerre félonne (Geste de Doon). Comme dans les « chansons de preudomie » s'exprime la France qui sut faire les Croisades, de même dans les « chansons d'orgueil et de folie » se manifeste la France qui sut faire la Trêve de Dieu. Ce ne sont qu'une seule et même France, celle du onzième et du douzième siècle, et ses pensées les plus chères, ses moeurs, ses passions, ses coutumes, se reflètent dans les trois grandes gestes comme en de purs miroirs."

Histoire des lettres, Joseph Bédier, 1929.

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