Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 8 février 2014

La Geste des Barons révoltés (1/3)

"Les trouvères opposent aux « chansons de preudhomie » les « chansons d'orgueil et de folie ». Charlemagne traque de refuge en refuge le rebelle Ogier (chanson de la Chevalerie Ogier). Il abat Aigremont, repaire de Bovon, Nanteuil, repaire de Doon ; il poursuit, obstiné, de Montessor à Montauban et à Tremoigne, les fils d'Aymon révoltés (chansons des Quatre Fils Aymon, de Maugis d'Aigremont, de la Mort Maugis). Pendant des années et des générations, des rancunes inexpiables mettent aux prises avec leurs feudataires les rois de France, Charles Martel ou Charlemagne, ou Charles le Chauve, ou tel et tel roi Louis (chansons d'Aubri le Bourguignon, de Basin, de Girart de Roussillon, de Gormond). Sans fin s'entre-tuent les barons du Vermandois et ceux du Cambrésis (chanson de Raoul de Cambrai), les barons du Bordelais et ceux de la Lorraine (chansons des Lorrains).

L'orgueil, la desmesure, inspire et soutient ces luttes. Mais il est très rare que l'on mette en scène des criminels qui le soient par nature, comme Lambert d'Oridon. Presque toujours, c'est une persécution injuste ou c'est un malentendu tragique qui a poussé hors de la droite voie un chevalier jusqu'alors sans reproche, Ogier comme Renaud, Isembard comme Bovon d'Aigremont, Raoul de Cambrai comme Girard de Roussillon. L'erreur ou le crime de leur principal adversaire justifie en quelque mesure leur révolte, en sorte que notre sympathie se partage et que, dans les deux camps adverses, les coeurs sont pareillement partagés. Car les deux personnages en lutte entraînent après eux tous leurs vassaux. De ces vassaux les uns ont épousé pleinement la cause du chef de clan et s'appliquent à attiser ses passions : Guerri le Sor est l'âme damnée de Raoul de Cambrai, Hardré l'âme damnée de Charlemagne, Bernard de Naisil l'âme damnée de Fromont.

Mais d'autres vassaux, les plus nombreux, restent froids de raison ; ils déplorent la querelle et combattent sans haine. Les deux camps sont pleins d'amis qui suivent leurs amis, de parents qui suivent leurs parents, de « chasés » et de « nourris » qui suivent leurs seigneurs, malgré leur coeur, parce qu'ils le doivent. Ils reconnaissent tous une même doctrine : « Quiconque abandonne son ami doit être méprisé en toute bonne cour », dit un personnage de Girart de Roussillon, et un personnage de Renaud de Montauban dit pareillement :

« Nus ne doit son droit seignor boisier. »

Et Garin le Lorrain dit de même :

« N'est pas richece ne de vair ne de gris.
D'or ne d'argent, de murs ne de roncins ;
Mais est richece de parens et d'amis ;
Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un païs. »

Et le conseil de Marsent à son fils semble à tous le précepte des préceptes :

« Tes sire est fel et pire que Judas :
Ser ton seignor. Dieu en gaaigneras. »

Ces maximes sont claires. Pourtant n'y a-t-il pas, dans la complication des rapports féodaux, des circonstances où elles s'obscurcissent ? où, par exemple, l'on se doive à la fois à deux seigneurs rivaux ? où l'on se doive à ses fils, comme le vieil Aymon, plutôt qu'à son suzerain ?"

Histoire des lettres, Joseph Bédier, 1929.

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