vendredi 7 février 2014

La Geste de Guillaume d'Orange (3/3)

"Et sans doute chacun de ces romans traite à peu près les mêmes thèmes d'aventure et de chevalerie que les romans du cycle du roi. Mais du seul fait que les poètes disposent d'un thème de plus, le thème de l'orgueil du lignage, et qu'ils nous laissent entrevoir le grave foyer féodal et les mères, Ermenjart, Huistace, Guibour, assises à ce foyer, de ce seul fait les thèmes d'aventure et de chevalerie prennent une autre couleur. 

Le thème du compagnonnage d'armes se fait plus pathétique quand c'est l'aïeul Aymeri qui mène les batailles et qu'au moment de la charge, à son cri de « Narbonne !», il écoute s'ébranler derrière lui la chevauchée de ses fils et de ses petits-fils. Le thème du secours apporté à une troupe en péril se teint de nuances plus tendres, quand c'est la « mesnie privée » de Guillaume qui l'appelle. Le thème de la rivalité entre les vieux et les jeunes émeut davantage, quand ce sont des vaillants sortis de lui que gabe Aymeri, rudoyant ses fils comme de petits enfants, et rudoyé par eux. Le thème des « enfances » s'enrichit à l'infini, quand au jour de leur adoubement, les petits chevaliers voient devant eux assemblés à la cour de l'aïeul leurs propres ascendants, ce Guibert aux mains percées de clous, comme celles du Christ, cet Aïmer qui a fait voeu de toujours tenir la campagne et de ne jamais coucher sous les lattes d'un toit et que, fiers de tels modèles, les enfants s'engagent à leur tour par des pactes d'une sévérité croissante, et jurent, par exemple, de ne jamais fuir en bataille de la longueur d'un arpent mesuré.

Que tout ce qui précède représente une schématisation plus ou moins outrée, nous le savons ; mais nous croyons aussi qu'elle souligne des faits incontestables. Considérer tour à tour les trois grandes gestes, c'est tout autre chose, semble-t-il bien, qu'user d'un procédé commode et artificiel de dénombrement ; c'est remonter aux idées poétiques, à la fois très peu nombreuses et très fécondes, qui furent les génératrices de ces fictions innombrables. Le personnage de Charlemagne une fois conçu, le reste suit ; le personnage de Guillaume une fois conçu, le reste suit ; et ce sont les quarante ou cinquante chansons du cycle du roi et du cycle de Garin de Monglane qui découlent de ces quelques « idées-forces ». Non pas que nous prétendions, par recours à quelque vague théorie dynamique de l'invention, prêter mystiquement à ces idées une puissance propre de prolification spontanée; elles ont prolifié parce que des lignées de bons poètes, et qui savaient leur métier, y ont pris peine.

Mais nous n'avons encore considéré que les quarante ou cinquante romans qui développent l'idée de guerre sainte. Tant d'autres restent, qui décrivent aussi des guerres, mais entre chrétiens : les crimes de l'ambition, de la haine et de la brutalité. Ce n'est plus le sentiment national qu'elles exaltent, et « douce France » ne peut que gémir de ces tristes querelles. Ces romans dispersés procèdent-ils, eux aussi, d'une idée commune? et quelle peut être cette idée?"

Histoire des lettres, Joseph Bédier, 1929.

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