Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

dimanche 8 septembre 2013

D'Orlando à Orland

Il faut savoir conclure, et ces pérégrinations italiennes n'ont que trop traîné. Je me dispense de m'étendre sur l'Arioste, ayant déjà longuement parlé de lui. Si vous le voulez bien, revenons en France.

Nous sommes à la fin du XVe siècle, sous le règne du beau Charles VIII, le plus Valois de tous les Valois.


Charles VIII s'est nourri d'une littérature chevaleresque dans laquelle la matière de France et ses héros figurent en bonne place. L'idée de conquête le hante, et ses regards sont tournés vers l'Italie, vers le royaume de Naples, et au-delà, vers Jérusalem. Il aspire à la grandeur militaire, et c'est sous le patronage de Charlemagne, qu'il considère comme son ancêtre, qu'il veut placer son règne. Ecoutons Robert Morrissey :

"Très jeune, Charles VIII reçoit de son père, pour lire ou se faire lire, les Grandes Chroniques de France. Son saint patron est bien Charlemagne, et lors de son passage à Chartres en 1484, le jeune roi a sans doute eu l'occasion de se pénétrer davantage de la leçon des Chroniques en voyant le vitrail qui dépeint le voyage du grand empereur à Jérusalem.  [...] Lors de son entrée à Paris en 1492, la nouvelle reine (Anne de Bretagne) est accueillie sur le chemin par un homme représentant Charlemagne, qui la précède jusqu'à Notre Dame. [...]

En fait, il faut placer les faits et geste réalisés en Italie par le successeur de Louis XI sous le signe d'une vision épique dominée par la figure de Charlemagne."

Robert Morrissey, L'empereur à la barbe fleurie, Charlemagne dans la mythologie et l'histoire de France, Gallimard, 1997.

Les signes révélant l'intérêt de Charles VIII pour la figure épique de Charlemagne sont nombreux. Les poètes de cour de l'époque, tels qu'André de la Vigne, comparent souvent le roi à son ancêtre dans les éloges officiels qu'ils lui adressent : en Charles VIII, disent-ils, revit la prouesse de Charlemagne.

Ce regain d'intérêt va-t-il entraîner une renaissance notre matière épique ? Nos chansons de geste, dans cette cour qui s'exalte du souvenir de Charlemagne et de Roland, vont-elles être remises à l'honneur ? Non pas, car les pensées de Charles VIII volent toutes vers l'Italie. Nos gesteurs et leurs épigones ne l'intéressent guère : c'est de poètes italiens, d'artistes italiens qu'il s'entoure. Nos épopées, c'est par l'intermédiaire de leurs versions italiennes qu'on les apprécie à la cour du roi de France. Et lorsqu'un héritier royal naîtra d'Anne de Bretagne, il recevra le nom de Charles-Orland. Pas Roland, mais bel et bien Orland, d'après la forme italianisée du nom du héros. L'enfant ne vécut guère, et c'est bien dommage car, s'il faut accorder à Cratyle quelque crédit, nul doute qu'il eût été le plus grand monarque de l'histoire de France.

Le choix de cette forme italianisée est-il un détail de l'Histoire ? Oui, mais détail révélateur. Désormais, dans le grand monde, c'en est fait de nos chansons de geste et de la branche française de leur postérité littéraire. Bien sûr, le phénomène n'est pas instantané. Louis XII se fait encore dédier une mise en prose luxueusement enluminée d'Ogier le Danois, vieille épopée française, mais ce n'est là qu'un chant du cygne pour notre matière. Au XVIe siècle, l'aristocratie s'en détourne irrémédiablement.

Au sein du peuple, c'est une toute autre affaire, et nos chansons de geste, dérimées, continueront d'y circuler abondamment pendant quatre siècles, sous la forme d'imprimés ornés de gravures naïves, puis de livres de colportages tels que ceux de la Bibliothèque bleue. Certaines sont même adaptées en tant que pièces de théâtre de guignol. Il faudra deux guerres mondiales pour venir à bout de cette littérature populaire, qui fit durablement partie de la culture commune des petites gens.

Et avec ce billet prend fin notre parenthèse italienne.

Pas seulement la parenthèse italienne, d'ailleurs, mais je vous dirai ça demain.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire