Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 3 août 2013

Olivier aurait survécu ?

Ce billet se sera fait attendre. Que voulez-vous : j'ai été happé par la vraie vie, comme cela arrive aux meilleurs d'entre nous. Revenons à nos affaires.

Ouvrons donc Les Chevaliers du Cygne. Dès les premières pages, une surprise nous attend.

« Je ne regrette point ce tems fabuleux de l’âge d'or si vanté par les poètes ; des hommes indolents, sans passions, sans désirs et guidés par le seul instinct, ne présentent à mon imagination qu'un tableau plus insipide qu'intéressant ; les talens et les arts, ces dons brillans, fruits heureux du génie, n'ont embelli la terre que depuis la fuite d'Astrée ; avec la perte de l'innocence, je vois, il est vrai, les crimes se répandre sur la surface de l'univers, mais aussi je vois naître des vertus sublimes, je vois les nobles combats du devoir et des passions, mes idées s'étendent , mon âme s'élève, je puis admirer ! je connois la gloire!...

O siècles brillans de l'antique chevalerie ! c'est vous que je veux célébrer ! On me demande des tableaux naïfs, nobles et touchans, et je ne les chercherai que dans vos fastes glorieux. Quand je voudrai peindre les artifices de la coquetterie, le manège des courtisans, l'art perfide et frivole de séduire et de tromper, il me suffira de regarder autour de moi ! Mais si je veux peindre l’amour constant et passionné, l'amitié sublime et fidèle, l'entousiasme de la gloire et de la vertu, où trouverai-je des modèles si parfaits ? Hélas ! cherchons les dans l'histoire, puisque le siècle où je suis née ne pourroit me les offrir. 

Parmi ces braves guerriers, cette brillante jeunesse, l'ornement et la gloire de la cour de CHARLEMAGNE, on distinguoit surtout deux jeunes chevaliers également célèbres par leur vaillance, leurs exploits, et la vive et tendre amitié qui les unissoit l'un à l'autre. Ils étoient frères d'armes : entreprises, dangers, fortune, tout entr'eux étoit commun, jusqu'à leur devise : la gloire et l’amitié ; et ils avoient fait peindre sur leurs boucliers un Cygne avec ces mots : Candeur et Loyauté. Delà vint le surnom qu'on leur donnoit à la cour: on les appelloit communément les Chevaliers du Cygne. ISAMBARD et OLIVIER (c'est ainsi que se nommoient ces deux fidèles amis) étoient particulièrement honorés de la bienveillance de l'Empereur. Ils avoient fait leurs premières armes sous les yeux de ce héros, qui charmé de leur zèle et de leur courage, s'étoit plu à les combler d'honneurs et de bienfaits. Il aimait particulièrement Olivier qui avait été l’ami le plus cher de son neveu, le célèbre et malheureux Roland, tué à la déroute de Roncevaux. Olivier blessé dangereusement à cette bataille, en volant au secours de Roland, et en l'arrachant des mains des ennemis, lui épargna la douleur de mourir prisonnier, mais ne put lui sauver la vie. 

Roland expirant, remit entre les mains de son ami, l’épée qu'il avoit illustrée par tant d'exploits ; la fameuse et redoutable durandal. C'étoit dans ces anciens tems le don le plus honorable qu’un chevalier put faire en mourant. Olivier regretta profondément ce héros : l'amitié d’Isambard put seule le consoler ; il retrouvoit dans ce jeune chevalier, toutes les grandes qualités de Roland, réunies à un caractère plus intéressant et plus aimable. »

Posons d'ors et déjà quelques constats sommaires. Bien que Mme de Genlis pense écrire un roman historique, le cadre dans lequel son récit s'inscrit est aussi tributaire de la légende que de l'histoire. Des chevaliers, des écus armoriés, des devises... Tout cela appartient certes à l'univers des chansons de geste,(qui reflètent la réalité de leur temps, c'est à dire essentiellement le moyen âge dit "central", les XIIème et XIIIème siècles), mais nullement au siècle du Charlemagne historique. 

Mieux encore, Madame de Genlis nous parle d'Olivier, personnage résolument légendaire, de Roland, qui a des droits (assez minces) à l'historicité mais qui ne fut certes pas le neveu de Charlemagne, de Durendal, épée évidemment mythique... Si nous poursuivions notre lecture, nous découvririons d'ailleurs d'autres personnages empruntés à nos épopées, tels qu'Ogier le Danois. Bref, nous voilà plongés d'emblée dans un univers que l'historien moderne désavouerait, mais qui sera familier au lecteur de chansons de geste.

Toutefois, ce dernier sera extrêmement surpris d'apprendre, sous la plume de la comtesse, qu'Olivier aurait survécu à la bataille de Roncevaux, alors que le point central de toute sa légende est justement... d'y mourir ! On peut se demander si Mme de Genlis le savait, et si c'est à dessein qu'elle a pris le contre-pied de toute notre tradition épique. En fait, probablement pas, dans la mesure où la célèbre Chanson de Roland n'a été redécouverte, après un long oubli, qu'au XIXème siècle. La comtesse, en composant son oeuvre, ne pouvait pas connaître ce texte fondateur : elle est donc excusable de n'avoir pas su qu'Olivier y mourait.

On peut cependant se demander par quels canaux Mme de Genlis connaissait tant d'éléments issus de nos épopées, qu'aucune chronique proprement historique n'aurait pu lui fournir. Et c'est là, à mon sens, la question la plus intéressante, pour le sujet dont nous traitons sur ce blog, que posent Les Chevaliers du Cygne. Je ne dis pas qu'il n'y en ait pas d'autres, mais ce blog s'appelle tout de même "Matière de France", alors il faut bien que j'essaie d'en parler un peu, parfois, entre deux digressions.

C'est donc sur les modalités de la survie de notre matière épique, après le moyen âge, que portera mon prochain billet. Qui arrivera quand il arrivera.

9 commentaires:

  1. Réponses
    1. Eclaircissements, c'est peut-être beaucoup dire ; j'atteints vraiment là les limites de mes compétences, mais je vais au moins planter quelques jalons.

      Supprimer
  2. Quelle remarquable introduction, quelle audace de ne pas regretter le péché originel qui emmène avec lui la passion, c' est très intéressant.Paradoxalement ne pas faire mourir Olivier va davantage dans le sens de la morale puisque c' est la victoire de la sagesse sur l' imprudente bravoure.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas si cette introduction est si audacieuse que cela. Mme de Genlis n'évoque pas le Paradis terrestre, mais l'Age d'Or et le règne de la déesse Astrée (la justice) : c'est un cadre mythologique, celui du roman pastoral d'Honoré d'Urfé, plus qu'une réflexion sur une notion théologique.

      Quant à penser que faire survivre Olivier soit un choix moral pour exalter la sagesse, eh bien, encore faudrait-il que la comtesse ait pu connaître la Chanson de Roland.

      Enfin, si vous pensez toujours que Roland n'est qu'un bravache et qu'Olivier est plus sage que lui, je ne sais plus quoi vous dire, après tous ces billets que j'ai consacré à réfuter cette interprétation. Je sais bien que c'est la lecture que font de la Chanson de Roland tous les modernes qui la survolent en deux heures, mais elle est tellement indigente !

      Supprimer
    2. Mais non mais non,j' imaginais les motivations de la dame, rassurez vous vous m' avez convaincue, et de toute façon la bravoure est la vertu chevaleresque à restaurer de toute urgence.

      Supprimer
  3. En 1778, fut représenté avec tumulte à l'Opera un "Roland" , Marmontel ayant bidouillé le livret de Quinault et Piccini remplacé Lulli , d'où un sursaut d'intérêt pour Roland ( mais pas d'Olivier, là ), quoique l'Arioste fut toujours, sinon lu, du moins fréquemment cité.
    Peut-être cela fit-il naître une idée dans la tête de Mme de G. pour son roman ( qui semble assez mauvais d'après votre extrait), pour des sources plus exactes... aujourd'hui, mystère ( nous verrons si je trouve quelque chose).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Assez mauvais ? Vous êtes dur, mais juste, j'en ai peur. En dehors du fait qu'il concerne le sujet qui m'intéresse, j'aurais du mal à être très élogieux sur ce roman. Du reste, sa production romanesque n'est sans doute pas le point fort de l'oeuvre de Mme de Genlis.

      Supprimer
  4. "C'est donc sur les modalités de la survie de notre matière épique, après le moyen âge, que portera mon prochain billet. Qui arrivera quand il arrivera."

    Alors, il arrive ou pas ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais il est arrivé. C'est "Sur les routes de pèlerinage". Je n'ai pas encore bouclé le sujet, mais ça ne pouvait pas se faire en un seul billet.

      Supprimer