Charlemagne affrontant le Paganisme

Charlemagne affrontant le Paganisme

dimanche 18 août 2013

Au Padouan inconnu, la patrie reconnaissante !

La plupart des chansons de geste franco-italiennes sont des adaptations, plus ou moins altérées, d’œuvres françaises. Avec le temps, des créations originales de qualité apparaissent néanmoins : le Rolandin, qui narre la naissance et la prime jeunesse de Roland ; le Macaire, qui traite des circonstances entourant la naissance de Louis le Débonnaire, le fils de Charlemagne... A vrai dire, la connaissance du contenu du Macaire est attestée de bonne heure en France, si bien que l'on peut supposer l'existence d'un original français perdu. La plus grande partie de cette littérature ne semblait pas promettre à notre cycle épique un avenir radieux.

Cependant, parmi cette floraison d’œuvres souvent médiocres, il en est une qui constitue un jalon important, tant par son indéniable valeur littéraire que par son influence sur les textes postérieurs. Il s'agit de L'Entrée d'Espagne, chanson du XIVème siècle d'un poète anonyme qui nous apprend, au coin d'un vers, qu'il était de Padoue. On l'appelle donc le Padouan, ce qui est bien triste, mais pas plus que d'être connu comme "Saxo Grammaticus" ou "Pseudo-Denys l'Aréopagite"  pour les siècles des siècles.

L'Entrée d'Espagne n'est pas une oeuvre entièrement originale : elle atteint un parfait équilibre entre tradition et innovation. Elle puise à des traditions préexistantes, relatives aux combats livrés par Charlemagne pour franchir les Pyrénées et aller libérer le tombeau de saint Jacques, qui nous sont connues par le Pseudo-Turpin et par le Charlemagne de Girart d'Amiens, notamment : on suppose, là aussi, qu'une chanson de geste française perdue (antérieure à l'oeuvre de Girart qui n'est qu'une compilation) a du exister à ce sujet. Des épisodes de cette légende sont représentés sur les vitraux de la cathédrale de Chartres.

Même s'il a eu un modèle pour le passage de son oeuvre qui concerne la traversée des Pyrénées, le Padouan l'a surpassé. Versificateur remarquable et vrai poète, il a su tirer le meilleur parti de la légende qu'il remaniait. Surtout, il a su ajouter brillamment des épisodes entièrement de son cru, en les mêlant de manière habile à ceux dont il héritait.

Le principal de ces épisodes est celui qui voit Roland, furieux après avoir été souffleté par Charlemagne pour une désobéissance (un élément qui se trouvait déjà dans nos chansons les plus anciennes), quitter l'armée de son oncle pour aller poursuivre, en Orient, des aventures solitaires, tel un chevalier errant du monde arthurien. Le Padouan se livre donc à un syncrétisme littéraire audacieux. Mais chez lui, l'aventure chevaleresque n'est jamais gratuite, comme elle le deviendra chez ses épigones, et surtout elle n'estompe nullement les thématiques, chrétiennes et guerrières, propres à l'épopée, des thématiques qui trouvent au contraire, sous sa plume, une de leurs plus belles illustrations. De sorte qu'Antoine Thomas, l'éditeur de la chanson, a pu écrire que le Padouan "possède à un haut degré cet esprit religieux qui, sans être celui de toute l'épopée française, domine cependant dans le groupe des chansons de geste qui célèbrent les luttes de Charlemagne contre les Sarrasins".

Car si Roland semble un moment s'écarter de son devoir pour partir divaguer en de lointaines contrées, n'oublions pas qu'il en revient, et qu''il en revient meilleur : devenu humble, il est capable de s'agenouiller devant Charlemagne et de lui demander pardon. Le fait mérite d'être souligné. La "psychologie", dans les premières chansons de geste, est assez fruste. On y voit surtout se mouvoir des personnages tout d'une pièce, qui sont tout dans leurs actes et ne se remettent guère en question. Le bien et le mal sont en jeu à travers le combat qui oppose les chevaliers de Dieu à ceux de Mahomet. Avec L'Entrée d'Espagne, le bien et le mal entrent dans les personnages. Le combat se fait intérieur, et l'aventure quête spirituelle. Roland, en quittant furieux l'armée de Charlemagne, sait, au fond, qu'il agit mal, et le regret, puis le remord, le hantent, jusqu'à le ramener aux pieds de son oncle (qui lui même a su se repentir, d'ailleurs, à la fois d'une colère injuste et d'une faute politique ayant un temps privé l'armée de France de son meilleur champion).

Je ne vais pas vous raconter que le Padouan a inventé la psychologie moderne. Ce serait absurde. L'éclairage qu'il jette sur l'intériorité de ses personnages reste entièrement tributaire des conceptions chrétiennes de l'époque. Et comment pourrait-il en être autrement ? Tout porte à croire que le Padouan était un clerc, familier de la littérature patristique. Son Roland pourrait s'écrier avec saint Paul : "je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas".

L'Entrée d'Espagne n'est pas une oeuvre sans défaut. On a pu lui reprocher, à juste titre, son manque d'unité. Mais ce reproche pourrait être fait à beaucoup de nos chansons, tant il est vrai qu'elles ne furent jamais taillées au cordeau, selon les règles de la Poétique d'Aristote. En l’occurrence, une réelle cohérence thématique et narrative rachète le manque d'unité d'action et de lieu.

Surtout, le thème du chevalier errant, que le Padouan ouvrait aux héros de la matière de France, devait rencontrer, pour le meilleur et souvent pour le pire, un vif succès en Italie. L'Entrée d'Espagne a donc puissamment influencé l'histoire de nos épopées, et amorcé une évolution qui devait aboutir un jour à l'Orlando furioso de l'Arioste. Et sans l'Arioste, aurions-nous eu Les Chevaliers du Cygne ?

Pour mémoire, je me dois de signaler qu'un continuateur, Nicolas de Vérone, a donné une suite à L'Entrée d'Espagne : il s'agit de la Prise de Pampelune. Comme le Padouan, notre Véronais s'est basé sur des traditions antérieures qu'il a bellement renouvelées. Il s'en était d'ailleurs fait une spécialité, puisque ce poète ne nous est connu que par des œuvres où il traite, en un style noble, des sujets élevés qu'il n'invente pas : il est l'auteur d'une Pharsale, d'une Passion du Christ. Bon écrivain et poète véritablement épique, Nicolas de Vérone n'a pourtant pas eu une influence comparable à celle du Padouan sur ses successeurs. Dans l'arbre au feuillage enchevêtré de notre cycle épique, son oeuvre est un rameau fleuri, et non une maîtresse branche porteuse de nouvelles excroissance.

3 commentaires:

  1. Peut-être faudrait-il fonder une association "Présence du Padouan" ?
    Ce que vous dites de son oeuvre est fort alléchant...

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    1. Son oeuvre mériterait d'être plus connue, en effet. Hélas, elle n'a jamais été traduite, ce qui ne facilite pas son accès.

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  2. Ah, saxo Grammaticus.
    Je viens de le finir (enfin il y a trois semaines)

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