samedi 6 juillet 2013

Pourquoi la caille a tué l'autour

"Le héros épique chrétien n'est pas seul dans le combat. Il attend de Dieu une aide surnaturelle ; il sait qu'il ne peut vaincre qu'avec l'aide de Dieu ; vainqueur, il sait qu'il doit sa victoire à Dieu. Son orgueil n'est-il pas appelé à se nuancer constamment d'humilité chrétienne ? A l'approche des forces musulmanes Roland sent croître son ardeur combative. Mais, tout en se déclarant libre et responsable de l'honneur de son pays, il ne se considère que comme l'instrument de la volonté divine :

(Rol. 7088) Respunt Rollant ; "Mis talenz en est graigne.
Ne placet Damnedeu ne ses angles
Que ja pur mei perdet sa valur France !"

[TraductionDuMat : Roland répond : J'en ai grand désir (de combattre). Ne plaise au Seigneur Dieu ni à ses anges que France perde jamais son honneur par ma faute !]

Ces deux derniers vers renferment dans le monde clos et rigoureux de leur métrique tout le problème de la liberté humaine et de la Providence divine : Roland sollicite la collaboration de Dieu et de ses anges pour l'action qu'il va volontairement engager. Il voudra se passer de l'aide de Charlemagne, il ne prétendra jamais se passer de l'aide de Dieu. Défi à la raison, sa démesure n'est pas un défi à Dieu. Le Pseudo-Turpin, après avoir énuméré les conquêtes réelles et imaginaires de Charlemagne, précise bien qu'il était soutenu de Dieu (divinis subsidiis munitus) ; il les a accomplies grâce au bras invincible de la divine puissance (bracchio invincibili potentiae Dei).

[...]

La force physique et le courage ne sont rien sans la foi. Privé de la grâce, le musulman est voué à l'échec. C'est ce qu'Olivier explique à son adversaire musulman, dans la Chanson de Fierabras. Vaine est sa vaillance puisqu'il ne croit pas en Dieu :

Li hons qui Diu ne croit doit estre bien honnis.
Mar fu la grant prouece dont tu es raenplis,
Quant tu en Diu ne crois, qui en la crois fu mis.

[TraductionDuMat : L'homme qui ne croit pas en Dieu doit être honni. La grande prouesse dont tu es plein est mal employée, puisque tu ne crois pas en le Dieu qui fut crucifié.]

[NoteàDidier : Oui, le mot "croix" est écrit "crois", avec un "s" final.]

[...]

Dans nos chansons reviennent fréquemment des formules qui sont autant d'actes d'humilité : "Se Diex n'en pense" ; "Se Diex de gloire nos i veust estre aidant" ; "Se or n'en pense Diex et sa vertu nommée" ; "Se Deu plaist" ; "Se Dex nel fait" ; "Si con Dex volt".

Dans les combats singuliers où l'inégalité des forces est manifeste, le héros chrétien n'a d'espoir que dans la puissance divine. En face du Saxon Dyalas Charles tremble d'abord de peur. Dyalas est redoutable. Pourtant, paradoxalement, l'empereur l'accuse d'orgueil et de folie : c'est que le Saxon n'a pour lui que sa force, son écu intact, sa lance roide. Mais le Franc se dit assuré d'une aide surnaturelle. Au Sarrasin Brunamont qui le tient déjà pour mort, Ogier ne répond que par ces mots : "Dieu a une grande puissance et il peut bien me protéger contre vous" :

(Ch. Ogier 2990) Et dist Ogier : "Dex est de grant poëste
Qui contre vos me puet ben garans estre".

[...]

Humble à l'approche du combat, le héros chrétien fait acte d'humilité après le succès. La prière qui rend grâce fait écho à la prière qui sollicite la grâce. Ce n'est jamais le rapport de forces visibles qui décide de la victoire, c'est la puissance divine, comme le proclame Charlemagne dans Aiquin. Après la victoire de Roland sur Feragu, Girard de Roussillon explique par un secours surnaturel pourquoi la caille a tué l'autour : le neveu de l'empereur ne doit pas sa victoire à sa force terrestre mais à la puissance céleste.

Nous approfondirons plus loin le cas de Roland et examinerons celui de Vivien ; nous pouvons cependant, dès à présent, conclure que dans cette lutte la Raison s'oppose à la Foi ; le chrétien défie peut-être la Raison mais le musulman sera vaincu parce qu'il a défié Dieu. De ces deux formes de démesure, l'une, celle du Sarrasin, est maudite et condamnée, l'autre, celle du chrétien, est sainte et sera exaltée."

Les Musulmans dans les Chansons de Geste du Cycle du Roi, Paul Blancourt, Université de Provence, 1982.

12 commentaires:

  1. Le profane pourrait penser que les chansons de geste sont affaire de spécialistes indépendante du quotidien moderne, or cet article brillant nous montre à quel point l' exemple de cet héroïsme humble est actuel.

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  2. Ce qui est intéressant dans ces extraits commentés, c'est qu'ils vont plutôt à rebours de la vision actuelle qui place les musulmans du côté de la Foi opposés aux Occidentaux du côté de la Raison.
    Finalement, peut être qye les chrétiens de cette époque sont plus proches des musulmans que de nous mêmes.

    Sourate 8 Le Butin

    v9. (Et rappelez-vous) le moment où vous imploriez le secours de votre Seigneur et qu'Il vous exauça aussitòt: ‹Je vais vous aider d'un millier d'Anges déferlant les uns à la suite des autres.
    10. Allah ne fit cela que pour (vous) apporter une bonne nouvelle et pour qu'avec cela vos coeurs se tranquillisent. Il n'y a de victoire que de la part d'Allah. Allah est Puissant est Sage.

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  3. "Ce qui est intéressant dans ces extraits commentés, c'est qu'ils vont plutôt à rebours de la vision actuelle qui place les musulmans du côté de la Foi opposés aux Occidentaux du côté de la Raison."

    Ce qu'il faut bien saisir, c'est que, si les Sarrasins épiques sont du côté de la Raison, les musulmans historiques, eux, n'étaient pas moins du côté de la Foi que les chrétiens du temps.

    Et en effet, du point de vue religieux, les chrétiens du Moyen Âge sont plus proches des musulmans de leur époque que des athées d'aujourd'hui. Mais c'est un truisme. Quant à savoir s'ils sont plus proches des musulmans d'alors que des chrétiens d'aujourd'hui, c'est une question plus délicate, mais il doit être possible d'y répondre "oui" dans certains cas.

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  4. Je souligne "du point de vue religieux". Il est bien évident que, à considérer notre culture au sens large, nous devons beaucoup à nos devanciers du Moyen Âge, et nous en restons donc proche d'une certaine manière, mais j'imagine que nul n'en doute.

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  5. Le s de croix s'explique par la position intervocalique du C dans cruce(m) qui fait que se développe un yod en avant du C qui se combine avec l'ancien u pour former la diphtongue oi et que devenu final il continue de se prononcer[s]. L'orthographe X est probablement "étymologique " < Crux.
    Je précise au cas ou Didier mettrait en doute "votre" graphie.

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    1. Jacques, vous êtes bath !

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    2. Je me suis fait aider par E. et J. Bourciez (Phonétique française, Étude historique) car le S me posait question.

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    1. Qu'est-ce que vous n'avez pas compris ?

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  7. 1.l'explication du s à crois
    2.le problème que pose le s à crois sachant que 2 mots sur 3 ne sont pas français
    c'est pas bien important cela dit

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    1. C'était un clin d'oeil à Didier, relatif à un de ses messages sur son propre blog.

      Cela dit, tous les mots sont français. De l'ancien français, certes.

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    2. Nouvelle preuve que la phonétique historique non seulement n'intéresse personne mais est totalement incompréhensible au non-initié de si bonne volonté soit-il.

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