Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

jeudi 18 juillet 2013

Où l'on étrille ce pauvre Girart d'Amiens

Je vais laisser en plan mes Sarrasins, pour l'instant. Non que j'aie épuisé le sujet, mais au contraire parce qu'il est trop vaste : je ne vais pas passer les dix prochaines années à vous proposer par petits morceaux les 1300 pages de la thèse de Paul Blancourt. Ce serait fastidieux pour tout le monde.

Du reste, j'aimerais revenir à moins d'analyse et à plus de récit. Précédemment, j'ai puisé dans les résumés d'oeuvres rédigés par Léon Gautier pour vous faire découvrir Berthe au grand pied, la chanson de geste qui porte sur les parents de Charlemagne, et les circonstances ayant précédé la naissance du souverain. La suite direct de ce récit est celui des "enfances" de Charlemagne, c'est-à-dire de ses exploits de jeunesse.

La légende des Enfances de Charlemagne nous est parvenue par l'intermédiaire de plusieurs oeuvres, qui présentent entre elles de considérables variantes. 

La plus ancienne est Mainet, une chanson de geste du XIIIème siècle, que nous possédons sous la forme d'un manuscrit extrêmement endommagé et lacunaire. C'est grand dommage, car le Mainet a sans doute été une oeuvre de qualité, à l'origine de l'abondante diffusion de la légende et de sa popularité. Gaston Paris, qui en a édité les fragments subsistants, y voit une facture digne des bonnes productions épiques du courant du XIIIème siècle, et pour ce que ça vaut, je suis d'accord avec lui.

Ensuite vient le Charlemagne de Girart d'Amiens, vaste compilation qui se coule dans le moule formel des chansons de geste sans vraiment en être une, et qui se veut une biographie du grand empereur. Ce texte à cheval entre épopée et histoire utilise, outre les chroniques d'Eginhard et du Pseudo-Turpin, les récits de plusieurs chansons de geste, dont le Mainet, que Girart d'Amiens, ce veinard, a dû connaître intact.

Le Myreur des Histors de Jean d'Outremeuse donne de la légende une version brève, et très altérée. Et pour les textes de langue d'oïl, je crois bien que c'est tout.

L'histoire des Enfances de Charlemagne ayant été très populaire, on la trouve aussi dans des textes étrangers, notamment une compilation de chansons de geste franco-italienne, la Geste Francor, et une prose italienne, les Reali di Francia.

De toute ces sources, Léon Gautier, qui s'interdisait de recourir à des textes étrangers et ne pouvait utiliser pour son résumé un manuscrit aussi lacunaire que le Mainet, n'a malheureusement pu exploiter que la plus médiocre, le Charlemagne de Girart d'Amiens.

C'est regrettable, car Girart d'Amiens n'a vraiment rien d'un poète épique. Poète de cour qui travailla sous l'égide de prestigieux mécènes, il est l'auteur d'un roman d'inspiration orientale, Meliacin, qui vaut mieux que son Charlemagne, et d'un roman arthurien, Escanor, qui vaut mieux que son Meliacin. Mais il se montre en tous points inférieur à Adenet Le Roi, ménestrel qui composa dans les mêmes cercles que lui et semble avoir été son rival, voire son maître.

Comme gesteur, Girart d'Amiens ne vaut pas grand-chose. Comparer son récit des Enfances de Charlemagne avec ce qui nous reste du Mainet suffit à s'en convaincre. Girart a tout simplement réussi l'exploit d'en retirer la vie. Retranchant nombre de scènes pittoresques et de personnages truculents, il drape son récit de respectabilité guindé et ses héros dans un compassement bien éloigné de la démesure épique.

Ainsi le jeune Charles, qui dans Mainet, échappait aux griffes de ses frères usurpateurs avec une maigre poignée de fidèles, parmi lesquels le cuisinier du palais et son chapelain, fuit sous la plume de Girart à la tête d'une fastueuse compagnie, entouré de grands seigneurs et d'une vraie petite armée. C'est qu'on ne peut tout de même pas dépeindre un roi de France en si triste équipage, vous comprenez ! D'ailleurs, supprimons ce cuisinier, personnage heroï-comique que nous ne saurions voir : on ne va tout de même pas prendre la peine de s'attarder sur ce roturier au grand coeur, fidèle à son seigneur légitime dans l'adversité ; ce serait inconvenant.

Tout est comme ça chez Girart d'Amiens. Galienne, la douce amie de Charles, magicienne au caractère bien trempé, devient chez lui une timide jouvencelle entièrement passive. Les dialogues sont presque partout supprimés, faisant place au discours indirect. Les récits de combat sont vidés de leur souffle épique. Ainsi le passage où les fidèles du prince, fous d'inquiétude, le cherchent parmi les morts avant de le trouver, sans connaissance, étendu sur le corps du roi ennemi qu'il a terrassé, disparaît, de même que la très belle scène où les soldats païens du jeune Charles, après sa victoire sur le géant Braimant, se convertissent pour l'amour de lui et sont baptisés dans les eaux d'un fleuve qu'un miracle a figées. Il faut dire que cette scène n'est plus vraiment motivée, puisque Charles, qui dans Mainet avait besoin de l'aide de ces païens convertis, dispose ici d'emblée de forces considérables, au point qu'on se demande un peu pourquoi il s'est tout de même senti obligé de fuir ses frères, au lieu de leur livrer immédiatement bataille.

Bref, je trouve un peu triste de ne pouvoir vous faire découvrir ce récit qu'à travers Girart d'Amiens. Mais on fait avec ce qu'on a.

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