Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

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lundi 1 juillet 2013

Les Sarrasins surhumains

"Si nous considérons les Sarrasins selon un ensemble d'autres critères : l'âge, la taille, la force physique, les performance athlétiques, ils représentent habituellement une surnature. Pour l'âge, l'émir Baligant, comme Charlemagne, dépasse les limites normales d'une existence humaine. Il est le "viel d'antiquitet", contemporain de Virgile et d'Homère : il leur a survécu jusqu'au temps présent. Comme Charlemagne, sa longue barbe blanche, ses cheveux blancs bouclés le parent de majesté. Mais le temps n'a pas diminué ses forces, non plus que celles de l'empereur qu'il affonte dans un "duel gigantesque". Les chefs sarrasins sont presque tous chargés d'années. Balan, dans Fierabras, Agolan dans Aspremont, le roi Aiquin, Laban ont la barbe et les cheveux blancs. Dans Aiquin, un Norois chenu est plus que centenaire ; les conseillers des princes doivent leur sagesse à l'expérience de l'âge : Jacobé dans Floovant a dépassé 100 ans, le conseiller de Gaudisse a 140 ans. Ces personnages appartiennent à un monde imaginaire où la vieillesse ne diminue ni la vigueur physique ni la vigueur intellectuelle ni même la beauté. Comme les chefs sarrasins vivent dans le même univers épique que Charlemagne, ils bénéficient, comme lui, d'une longévité exceptionnelle.

Pour la taille, les Sarrasins dépassent aussi les dimensions humaines. Ils sont plus grands que les chrétiens les plus grands.

Prenons pour ceux-ci quelques références. Dans Aiol, le maître des moines brigands "Corsaut le renoié" a plus de 10 pieds de haut. Ogier lui-même, qui est de haute taille, mesure 10 pieds. Corsaut et Ogier sont donc déjà de véritables géants. Mais les Sarrasins sont plus grands encore. Dans les Saisnes, Fierabras de Russie mesure 12 pieds, Fierabras d'Alexandrie en mesure 15 dans la Chanson de Fierabras, comme Braimant dans Mainet, et Clarel dans Otinel. Fernagu, dans Floovant, a une taille prodigieuse ; dans Fierabras Balan a un demi-pied de plus que Charlemagne [NdMat : Charlemagne auquel notre tradition épique prête une taille exceptionnelle]. Dyalas, dans les Saisnes, mesure un pied de plus que les Français. Par leur taille les Sarrasins épiques se démarquent de leurs adversaires chrétiens, ce qui rend plus méritoire la victoire de ceux-ci. Ils appartiennent à une surnature. Laissons de côté pour le moment les êtres qui joignent à une taille gigantesque des difformités ou des disgrâces physiques qui en font des monstres. Les Sarrasins dont il est question ici ne sont pas des monstres à proprement parler. Ils restent des hommes mais ils portent par delà des limites humaines les caractères de l'humain.

Pour les performances physiques, les Sarrasins épiques sont tous forts, souples et rapides. Plusieurs d'entre eux poussent l'exploit sportif au delà de la normalité. Pour la rapidité à la course, Malprimis de Brigant court plus vite qu'un cheval. Pour la force, Baligant a une lance énorme dont le fer pèse la charge d'un mulet et Fernagu, un bouclier qui suffirait à la charge d'un vilain. Chernuble qui doit sans doute sa force à ses cheveux, peut porter la charge de quatre mulets. Pour l'endurance physique le roi Pinart a la chair si dure que l'acier ne peut l'entamer. Supérieurs à l'humanité moyenne par la longévité, par la taille, par la vitesse, la force, l'endurance, les sarrasins sont de véritables surhommes.

Par leur supériorité physique, ils se situent à la convergence d'une tradition biblique et d'une tradition épique. Ils ont l'avantage d'une longévité exceptionnelle qui les apparente aux héros épiques en général. Mais Jacobé, comme son nom l'indique, doit son grand âge au modèle des patriarches bibliques. Malprimis de Brigant est, comme Achille, rapide à la course. Mais Chernuble de Munigre doit, sans doute, comme le Samson biblique, sa force aux cheveux qui lui traînent jusqu'à terre. Ils ne diffèrent pas des héros mythiques traditionnels. Par là, ils se rapprochent des héros épiques chrétiens.

Cependant, en règle générale, les Sarrasins sont physiquement supérieurs aux chrétiens. Ils sont toujours avantagés par la taille et souvent par la force. Ils bénéficient même parfois d'un don  naturel particulier qui leur assure d'emblée la supériorité sur leur adversaire. Lorsque les héros chrétiens l'emportent sur eux, cela tient non à des avantages d'ordre physique mais à une supériorité d'une autre nature. Cette supériorité est morale. Elle se cache sous une apparence qui se distingue peu de celle de l'humanité moyenne. Face à son adversaire sarrasin, le héros chrétien a toujours l'infériorité physique. Il ne triomphe, nous le verrons plus loin, que par sa vaillance propre et par une aide surnaturelle."

Les Musulmans dans les Chansons de Geste du Cycle du Roi, Paul Blancourt, Université de Provence, 1982.

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