Charlemagne affrontant le Paganisme

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lundi 1 juillet 2013

La Foi et la Raison chez les Sarrasins

"Le héros chrétien bénéficie de la grâce divine ; les infidèles au contraire sont privés des biens spirituels ; ils sont a priori disgraciés.

Non seulement ils ne peuvent compter sur une aide surnaturelle, mais ils n'en supposent même pas l'existence. Ils sont dans la Nuit. Seule apparaît à leurs yeux de chair la réalité sensible de leurs armées : leur raison a beau leur démontrer, mathématiquement, la supériorité écrasante de leurs forces matérielles, ils sont destinés à être constamment déçus dans leurs pronostics, chaque fois qu'ils évaluent leurs chances de succès.

Le combat entre Sarrasins et chrétiens devient, dans cette optique, le conflit qui oppose la Raison à la Foi. Ne craignons pas d'affirmer - si étonnante que puisse paraître cette conclusion où aboutit pourtant l'analyse précédente - que les Sarrasins sont du côté de la Raison. Ils voient clair et raisonnent bien. Mais ils ne voient pas tout, fermés qu'ils sont à l'univers mystique chrétien.

Au contraire, les héros chrétiens vivent dans un monde où le surnaturel pénètre intimement la réalité visible : ils se fient à l'aide surnaturelle, ils s'en remettent à Dieu et à leur bon droit. On comprend que les Sarrasins ignorent la démesure qu'on peut reprocher à Roland et à Vivien. Jamais ils ne défient la Raison. On comprend aussi pourquoi ils ont tout lieu de s'étonner de leur échec, révoquent en doute les nouvelles défavorables et ne peuvent croire à leur défaite : ils se heurtent brutalement au surnaturel.

La différence d'optique entre chrétiens et Sarrasins se manifeste avec toute la clarté souhaitable dans la plus ancienne de nos chansons : l'avant-garde de Roland ne compte plus que quelques survivants face au nombre encore important des hommes de Marsile ; ces derniers voient dans leur supériorité numérique la garantie de leur bon droit [...] Pour ces musulmans la réalité visible rend le succès assuré. D'un certain nombre de causes sensibles, ils attendent une conséquence certaine."

Les Musulmans dans les Chansons de Geste du Cycle du Roi, Paul Blancourt, Université de Provence, 1982.

8 commentaires:

  1. Très intéressant, même si voir dans la supériorité numérique la garantie de son bon droit n'est pas très raisonnable...

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  2. J' attendais la problématique du billet précédent! La force ou la faiblesse des chrétiens c' est qu' ils espèrent en un Paradis dont ils ne sont pas certains contrairement aux Sarrasins.

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    1. Je crois que c'est l'inverse. Les chrétiens de nos chansons de geste sont certains de l'existence du Paradis. Ils ne doutent jamais. Ce sont plutôt les Sarrasins qui, dans la défaite, voient leur foi dans leurs dieux chanceler.

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    2. Un vrai chrétien n' est jamais sûr de son salut: " si je ne suis en état de grâce Dieu m' y mette, si j' y suis Dieu m' y laisse" sainte Jeanne d' Arc.Les sarrasins pensent qu' une guerre sainte tient lieu de bonne conduite.

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    3. Etre sûr de son Salut et être sûr de l'existence du Paradis sont deux choses différentes. Les chrétiens de nos épopées sont sûrs de l'existence du Paradis, et ils pensent gagner ce Paradis par la guerre sainte, comme le leur enseignent les ecclésiastiques de nos épopées, tels que le pape ou l'archevêque Turpin.

      Chez les Sarrasins, la motivation religieuse est généralement moins importante. Ils ont surtout soif de conquêtes territoriales.

      Il faut bien comprendre qu'ici, je ne parle que de chansons de geste, de littérature. Pas d'histoire des Croisades ni de théologie, sauf de façon connexe. Pas de ce que devrait être un chrétien, ni de ce que pensent ou ne pensent pas les musulmans.

      L'étude des Sarrasins épiques nous renseigne sur les mentalités de nos ancêtres, en aucun cas sur les musulmans véritables. Ce n'est pas d'eux qu'il est question, mais de personnages qui appartiennent à l'imaginaire de nos ancêtres.

      Mais dans l'ensemble, les reproches que l'on adresse aujourd'hui aux musulmans (intolérance, volonté d'imposer leur foi par la force, conviction d'acquérir le Salut en servant Dieu par les armes) s'appliquent à merveille... aux héros chrétiens de nos chansons de geste.

      Je ne suis pas là pour brosser de notre passé une image d'Epinal. Je décris les choses telles qu'elles sont.

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    4. C'est une utile mise au point que vous faites là, Mat.

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  3. Merci pour cette série d'articles passionnants!

    Pour avoir longtemps trainé mes guêtres en Arabie Séoudite, je suis frappé comme cette vision des choses est des plus actuelles.

    Vu de là-bas, les pays occidentaux ont la raison, la technique. Et ils voient dans ces derniers "la garantie de leur bon droit".
    Chez les Occidentaux, "la motivation religieuse est généralement moins importante. Ils ont surtout soif de conquêtes territoriales".


    Cette vision du monde occidental en dit en effet plus sur le monde arabe que sur nous-mêmes. Ils nous accusent simplement des maux qu'ils souhaitent éviter. D'autant plus que la modernité débarque chez eux vitesse grand V.

    Le monde musulman vit en pleine chanson de geste (regardez les informations sur Al Jazeera, on n'y voit que guerres, victimes, héros, martyrs, jamais d'économie, de style de vie, etc.). Et loin de moi l'idée de décrier cet état de fait, les mythes et la poésie sont beaucoup plus intéressants que le CAC40.

    Et une digression pour finir, mais Israël jouerait-il le rôle des Basques?

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