dimanche 24 février 2013

Comment naissent les légendes


"Nous avons tout à l'heure établi qu'il y a deux familles d'épopées. Ce sont, d'une part, les épopées naturelles, populaires ou spontanées; et, d'autre part, les épopées artificielles, savantes ou réfléchies. Le type des premières, c'est l’Iliade ou la Chanson de Roland. Le type des secondes, c'est l’Énéide ou la Henriade.

Commençons par déblayer le terrain, et débarrassons-nous pour toujours des épopées artificielles. Elles ont, disons-nous, ce caractère constant d'être le produit d'une civilisation délicate et lettrée. Leurs sujets et leurs héros sont, le plus souvent, des sujets et des héros de convention et que les poètes choisissent presque au hasard. Elles peuvent, d'ailleurs, se produire à telle époque littéraire tout aussi bien qu'à telle autre. Aux plus beaux siècles de la poésie et de l'art, il peut arriver qu'un homme de génie s'empare de cette forme et lui communique une incomparable perfection. C'est le cas de Virgile et du Tasse. Mais, durant les siècles de médiocrité, il se fabrique également de ces épopées, et souvent par milliers. Nous n'en pourrions citer que trop d'exemples.

Il n'en est pas ainsi des épopées naturelles ou spontanées.

Il leur faut, de toute nécessité, une certaine époque et un certain milieu ; elles ont rigoureusement besoin de certains faits et de certains héros.

Ce sont là, à vrai dire, les quatre conditions nécessaires à la production de ces poèmes sincères et naïfs. Et nous venons précisément d'en offrir au lecteur une énumération scientifique.

L'époque qui leur convient, ce sont uniquement les temps primitifs, alors que la Science et la Critique n'existent pas encore, et qu'un peuple tout entier confond ingénument l'Histoire et la Légende. Une je ne sais quelle crédulité flotte alors dans l'air et favorise le développement de cette poésie que la science n'a point pénétrée, que le sophisme n'a point envahie. Les siècles d'écriture ne sont pas faits pour ces récits poétiques qui circulent invisiblement sur les lèvres de quelques chanteurs populaires. Comme nous le disions tout à l'heure, on ne lit pas ces épopées : on les chante. Sans doute le jour vient où les scribes s'emparent enfin de cette poésie longtemps insaisissable ; mais, ce jour-là, son charme le plus touchant s'évanouit soudain. Fleur qui perd tout son parfum.

Une époque primitive ne suffit pas à ces poèmes étranges : ils ne se produisent le plus souvent qu'au sein d'une nation, d'une véritable nation. J'entends par ce mot un peuple qui possède déjà une certaine unité, un pays qui mérite déjà le nom de patrie. On a prétendu quelque part que l'Épopée naît du choc terrible de plusieurs races lancées l'une contre l'autre. C'est une opinion peut-être excessive. Les vrais poèmes épiques n'expriment pas toujours la lutte entre deux races ; mais ils supposent toujours l'unité de patrie, et surtout l'unité de religion. Et nous verrons plus tard que nos Chansons de geste doivent être considérées, non-seulement comme les chants nationaux de la France, mais aussi comme le grand cri de guerre de la race chrétienne contre les menaces et les envahissements de l'islamisme. Ici, comme ailleurs, la Religion et la Patrie sont difficilement séparables.

Ce n'est pas tout : il y a, dans l'histoire, des faits qui sont de nature épique, et d’autres faits qui ne revêtent jamais ce caractère. La prospérité calme et la paix ne sauraient inspirer les vrais poètes épiques, qui sont essentiellement militaires et violents. Il faut, pour qu'ils méritent les honneurs d'une telle poésie, il faut que les événements historiques aient été d'une extraordinaire gravité; il faut qu'ils aient, à un moment donné, mis en balance le destin de tout un peuple; il faut qu'ils aient, un jour, sauvé toute une nation, qui était à la veille de sa mort. En réalité, ce sont, le plus souvent, des guerres et des batailles. Il convient que des milliers d'hommes y aient péri et que les chevaux y aient eu du sang jusqu'au poitrail. C'est qu'en effet, par une loi singulière et magnifique de sa nature, l'homme est porté à célébrer ses malheurs plutôt que ses joies, et la Douleur est le premier de tous les éléments épiques. Une mort, une défaite, voilà donc le sujet de la plupart de ces chants virils d'où la joie est presque toujours bannie et qui sont pleins de larmes et de sang. A côté de la Douleur, il n'y a place ici que pour la Sainteté : car l'homme est par excellence un être qui a besoin d'un type, et rien n'est plus poétique que les modèles lumineux et vivants sur lesquels il ajuste sa vie. Or, dans la société chrétienne, ces types sont les Saints. Et nous verrons bientôt que trois de nos cycles ont un saint pour héros et pour centre : saint Charlemagne, saint Guillaume, saint Renaud.

Mais voici que nous avons commencé à parler des héros de la poésie épique, en montrant comment la Douleur est l'auréole qui leur convient le mieux. Cependant, pour être épique, il ne suffit point d'être malheureux ou vaincu. Les héros, véritablement dignes d'entrer dans le cadre de l'épopée, sont ceux qui condensent, en leur personnalité puissante, les traits caractéristiques de toute leur époque et de toute leur race. Il est certain qu'Achille est le résumé vivant de la race grecque durant une certaine phase de son histoire ; il est certain que Roland représente la race chevaleresque de la France pendant les Xème et XIème siècles. Et ils sont tous deux profondément épiques.

Une époque primitive; un milieu national et religieux; des faits extraordinaires et douloureux, et des héros enfin qui soient vraiment la personnification de tout un pays et de tout un siècle, tels sont, en abrégé, l'époque, le milieu, les faits et les héros qui sont nécessaires à la production de l'épopée populaire."

Léon Gautier, Les Epopées françaises, 1865.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire