samedi 26 janvier 2013

Vil manant ? Un oxymore !

Nous avons tous vu un jour, dans une bande dessinée, une série télévisée médiévalisante, un film en costume, cette scène banale : un chevalier plein de morgue, rudoyant un paysan en le traitant de "manant". Pourtant, dans nos textes médiévaux, le mot "manant" n'est pas un terme de mépris. Il ne désigne même pas particulièrement un paysan. 

Ouvrons, par exemple, le Roman de Brut du poète normand Wace. Il s'agit d'une chronique à laquelle se mêlent la légende et l'épopée, adaptée assez librement depuis d'originaux latins, qui narre l'Histoire des rois de Grande Bretagne depuis leurs origines (Arthur figure dans la liste, et il s'agit du premier texte en langue vulgaire à faire mention de lui : le Roman de Brut est donc le point de départ de tout le mythe littéraire arthurien). Or ces origines sont troyennes. Le héros éponyme de l'oeuvre, Brutus, est donné pour un rescapé de la chute de Troie : il sera le premier roi de Bretagne, et lui donnera son nom.

Le début de l'ouvrage traite du sort des rescapés troyens, parmi lesquels le fameux Enée, et nous décrit ainsi  le roi Latinus, qui accueille le héros en Italie :

"Latins, uns reis k'iloec maneit,    (Latinus, un roi qui demeurait là)
Ki tut cel regne en pais teneit,     (qui gouvernait paisiblement tout ce royaume)
Riches huem e mananz asez,"      (homme riche et assez manant)

Latinus n'est pas un paysan : c'est un roi, au sujet duquel le texte se montre plutôt élogieux. Pourtant, il est appelé "manant". Du reste, on voit que le mot est ici, non pas un substantif, mais bien un adjectif. C'est ce qu'il est en général en ancien français, mais il peut aussi s'y rencontrer comme participe présent du verbe manoir. C'est le verbe qui se trouve, à la troisième personne de l'imparfait, dans le premier vers que j'ai cité. Manoir : rester, demeurer. D'où le substantif "manoir", qui désigne le lieu où l'on peut manoir, comme la demeure est le lieu où l'on peut demeurer.

Le mot "manant", utilisé comme adjectif, désigne donc celui qui reste, le sédentaire, et par extension le propriétaire d'une demeure. Par glissement, il en vient à signifier "riche" ou "puissant", et peut donc s'appliquer à un seigneur, voire à un roi. Bien sûr, il s'applique aussi au sédentaire par excellence qu'est le paysan, mais il n'est pas péjoratif. Dieu lui-même est "manant" en Paradis.

Certes, sans aller jusqu'à accepter les outrances de la propagande révolutionnaire, il n'en faut pas déduire que le mépris de la noblesse à l'égard des vilains n'ait pas existé, mais ce n'est pas par le mot "manant" qu'il s'est exprimé, du moins à haute époque. Du reste, si les vilains furent moqués d'à peu près toute les autres catégories sociales, c'est surtout à l'égard de la bourgeoisie que la noblesse semble avoir nourri une hostilité particulière.

Du sens originel du mot "manant", La Varende s'est souvenu, en écrivant des lignes qui résument sa conception de la vie campagnarde :

"Galart emportait toujours avec lui quelques chiffons, dans ses promenades ; et l'on voyait le comte s'arrêter en plein herbage, mettre son fusil en bandoulière, fouir et couper l'épine qu'il travaillait au couteau, minutieusement. Après son départ, on distinguait, à la place attaquée, de petites balises surmontées d'une banderole : il avait fendu la tige, et repiquée à l'envers, son mince drapeau flottant, elle annonçait le danger.
         Alors, haussant l'épaule, mi-grognon, mi-épanoui, le métayer s'en venait avec sa houe déraciner le pied d'épine : "Si j'y manquais, moi, - disait le croquant, - lui ne me manquerait point !" Cependant le rustre était touché au coeur, dans son farouche et coléreux amour, son âme de terreux : le comte et lui étaient du même bord, des fervents du sol : des manants tous deux ; des manants, le beau mot qui réunissait gentilshommes et terriens... de maneo : je reste, je persévère et j'attends. Les autres pouvaient fuir ; pouvaient courir où l'on se divertit : à eux, les manants, de continuer, d'assurer."

Jean de La Varende, Les manants du Roi, 1938.

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