samedi 12 janvier 2013

Invraisemblable, vous avez dit invraisemblable ? Mais c'est invraisemblable !

Il y a quelques jours de cela, étant désoeuvré, j'ai commis l'erreur d'ouvrir un tome de Lagarde et Michard, consacré au Moyen Âge. Que voilà une idée étrange ! C'est que l'objet traînait chez moi, vestige de l'activité d'enseignant exercée par de nombreux membres de ma famille. J'ai moi-même été professeur de français, métier dont je garde un souvenir exécrable et que je suis fort heureux d'avoir quitté. Enfin...

J'avais donc en main l'inepte volume. Inepte déjà par son peu d'épaisseur, puisque, traitant du Moyen Âge, il prétendait expédier quatre siècles de littérature en moins de pages que n'en aura le seul XVIème. Voici qui devait déjà m'alarmer. Pourtant, j'eus la témérité d'aller lire ce que l'ouvrage disait de l'épopée médiévale. A vrai dire, il n'en disait pas grand chose, ne lui concédant que fort peu d'espace. Mais tout en saluant le Roland, les auteurs trouvaient moyen de lui faire quelques aberrants reproches, parmi lesquels celui... d'invraisemblance ! Ah, les cuistres !

A vrai dire, il ne sont pas les premiers. Nos chansons de geste abondent en exploits surhumains, en prodiges et en miracles, en monstres et en personnages surnaturels. Tout cela, j'en conviens, n'est pas tout à fait vraisemblable. Mais on pourrait faire exactement les mêmes reproche à Homère, à Virgile, au Mahâbhârata,  à La Pérégrination vers l'Ouest,  au Mabinogi, à la Razzia des Vaches de Cooley, à la Chanson des Nibelungen et, en fait, à absolument toutes les épopées de toutes les civilisations et de toutes les époques, puisque c'est une règle du genre.

Cet état de fait n'a pas empêché nombre de doctes de porter sur les prodiges de nos chansons de geste un jugement sévère. N'oublions pas qu'épopée est un mot grec. Pendant longtemps, on n'a pas songé à l'utiliser pour désigner autre chose que les poèmes héroïques du monde gréco-romain, et ceux de leurs imitateurs imprégnés de culture antique. Boileau écrira d'ailleurs dans son Art poétique, pour flétrir un téméraire ayant osé composer sur un autre sujet que ceux de l'antiquité :

"La fable offre à l'esprit mille agréments divers,
Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers,
Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée,
Hélène, Ménélas, Pâris, Hector, Enée...
Ô le plaisant projet d'un poète ignorant,
Qui de tant de héros va choisir Childebrand !"

Pour Boileau et pour ses contemporains, comme d'ailleurs pour les poètes des deux siècles précédents, une épopée doit mettre en scène des héros en toge, dans un décor de péplum, moyennant quoi l'on peut s'affranchir de la vraisemblance. Hector et Achille peuvent multiplier les exploits devant Troie, Ulysse peut aveugler le cyclope et échapper à Charybde et Scylla, Hercule peut terrasser l'Hydre de Lerne. Même Samson, par privilège spécial accordé à la tradition biblique, peut abattre un millier de Philistins avec une mâchoire d'âne. Mais si Roland et Olivier s'avisent d'en faire autant, c'est une impardonnable faute de goût ! Ils n'ont pas le droit, car ils ne sont pas en toge. Les chansons de geste ne pouvaient pas être reconnues pour des épopées. Elles n'étaient pas non plus des romans ni des chroniques. En somme, elles n'étaient rien, et furent abandonnées sans remords par les arbitres des élégances littéraires aux limbes de la bibliothèque bleue.

Pourtant, à la fin du XVème siècle, le chroniqueur Robert Gaguin, tout en portant un regard critique sur la véracité des traditions médiévales relatives à Charlemagne, avait senti leur caractère épique. Robert Morisey souligne :

"C'est tout d'abord sur le voyage à Constantinople et à Jérusalem que Gaguin dirige son regard critique. Au nom de la vraisemblance il rejette toute expédition orientale de Charlemagne. Quand aurait-elle pu avoir lieu ? Est-il possible qu'un grand conquérant erre la nuit avec toute son armée pour être sauvé ensuite par un oiseau parlant le langage des hommes ? De même, il rejette le récit de Turpin. Est-il concevable que les murailles de Pampelune aient pu s'écrouler au son des trompettes ? que Charlemagne fût si fort qu'il pût d'un seul coup d'épée fendre un homme en deux depuis la tête jusqu'à la selle ? qu'il se battît contre un géant nommé Ferragus ? Mettant directement en question "le chroniqueur de Saint-Denis", Gaguin déclare ne pas pouvoir croire à de tels exploits : l'exagération est trop patente. Pourtant si Gaguin exclut de tels récits du domaine de l'histoire, il semble vouloir leur réserver une autre place dans l'aire culturelle. Tout en étant indignes d'être crues, ces "fictions poétiques" mettent en scène des géants semblables aux fables des poètes anciens. Nos histoires fabuleuses sur Charlemagne sont comme celles que l'antiquité avait inventées sur Jupiter ou Antée. Ainsi Gaguin ouvre, timidement il est vrai, un espace aux "mythes" sur Charlemagne, auxquels il rend dignité et grandeur par comparaison aux mythes des Anciens."

Robert Morisey, L'empereur à la barbe fleurie, Gallimard, 1997.

Robert Gaguin ne fut pas suivi, et c'est pourquoi nous eûmes la Franciade. Hélas, Ronsard, pourquoi m'as-tu abandonné ?

7 commentaires:

  1. Utile mise au point !

    Cependant, Lagarde et Michard ont eu le mérite d'établir une sorte d'anthologie de la littérature française capable de créer chez les lycéens qui durent les fréquenter un corpus culturel commun qui participait à la formation de notre identité culturelle nationale. Ce n'est pas rien et ça a disparu, je le crains.

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    1. Vous avez raison, ce n'était pas sans mérite.

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  2. Il est étrange de reprocher à un poète ses invraisemblances. La plupart des plus grandes oeuvres de la littérature occidentale en sont pleines. Pensez simplement à Homère et à Shakespeare.
    A mon avis, la vraie question c'est de savoir à quoi sert cette invraisemblance. Si elle est juste là pour amuser le lecteur, on a à faire à un auteur de seconde catégorie, pour ne pas dire moins. Mais si elle a une vraie nécessité, si par exemple elle sert à révéler un aspect de la réalité qui risquerait de rester caché sans cela, si elle porte le lecteur à réfléchir, alors elle se justifie pleinement.

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    1. Il faudrait aussi s'entendre sur ce qu'on appelle une invraisemblance. Par exemple, les miracles qu'on trouve dans la Chanson de Roland paraîtront invraisemblables à un esprit moderne. Mais au moyen âge, la possibilité du miracle est un fait de croyance, accepté de tous. Dès lors, est-il pertinent de parler d'invraisemblance, je vous le demande ?

      La question du miracle mise à part, je pense que les invraisemblances et les exagérations que l'on trouve dans nos épopées y jouent un rôle et ont un sens. J'y reviendrai dans un prochain billet. Du moins, c'est le cas dans les bonnes chansons de geste. Il en existe bien sûr aussi de mauvaises, comme on trouve de mauvaises productions dans tous les genres littéraires. Mais le Roland fait partie des bonnes : la plupart des critiques voient en lui la meilleure, et je suis plutôt d'accord.

      Du reste, Léon Bloy considérait le reproche d'invraisemblance comme "un si pauvre et si sot reproche qu'il faut qu'une oeuvre d'imagination soit bien médiocre elle-même pour y échapper". (Non que j'ai jamais lu Léon Bloy, d'ailleurs : je connais la phrase uniquement parce qu'il l'a écrite pour défendre une oeuvre de Barbey d'Aurevilly.)

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  3. Juste une remarque. Vous dites :

    "Mais au moyen âge, la possibilité du miracle est un fait de croyance, accepté de tous."

    Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer? Croyez-vous que à notre époque les hommes soient unanimes dans leurs croyances? Croyez-vous qu'il existe une seule idée qui soit partagée par tout le monde? Non n'est-ce pas? Alors pourquoi en aurait-il différemment au moyen-âge?
    Je suis bien persuadé qu'il existait nombre d'athées ou d'agnostiques à cette époque, simplement ils devaient être discrets pour des raisons évidentes.

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    1. Disons communément accepté, si vous préférez. Je ne prétends pas sonder les reins et les coeurs. Mais il était certainement bien plus difficile d'être athée au moyen-âge qu'aujourd'hui. Ce n'est pas à vous que j'apprendrais que nous vivons dans une société laïque qui a tendance "à affaiblir les convictions religieuses de la population dans son ensemble."

      Et, si du moins les grands courants de dévotion autour d'objets comme les reliques, les pèlerinages vers les saints guérisseurs, etc, nous apprennent quelque chose de la mentalité du temps, le miracle était au moins globalement accepté par ceux qui croyaient en Dieu, alors qu'aujourd'hui même les croyants ne croient plus tellement au miracle.

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    2. Effectivement, cela me semble préférable. Entre "accepté par tous" et "accepté par la plupart" la différence peut sembler faible, mais elle est énorme en réalité.
      Déjà cela peut changer notre manière de lire les textes, car si nous pensons qu'une croyance était partagée par tous, nous n'irons pas chercher plus loin si nous voyons un auteur reprendre cette croyance à son compte.
      En revanche si nous gardons à l'esprit qu'il a toujours existé des dissidents à toutes les époques mais qu'il est des époques où il est plus difficile qu'à d'autre d'exprimer publiquement sa dissidence, nous ne conclurons plus si facilement qu'un auteur partage une croyance commune parce qu'il la rapporte. Il est peut-être juste prudent.

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