Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

mercredi 26 septembre 2012

Roland est chaste, et Olivier l'est moins (1)

Un vers célèbre de la Chanson de Roland résume les traits de caractère les plus saillants attribués respectivement à Roland et à son "compain" Olivier :

"Rollans est prous e Oliver est sage" (v. 1093)

Le trait essentiel de Roland serait donc la prouesse, et celui d'Olivier la sagesse, une lecture que le déroulement de la chanson semble confirmer, de sorte que Gaston Paris, dans son Histoire poétique de Charlemagne, a pu écrire :

"Au premier plan des héros nous distinguons surtout Roland et Olivier. Leur caractère est heureusement nuancé de manière à ce qu'ils se fassent ressortir sans se nuire : Roland est preux, et Olivier est sage. Roland, on le sent, a les prédilections de la poésie; il représente admirablement la vraie valeur française, qui va jusqu'à la témérité, et arrache la sympathie passionnée tout en méritant le blâme. Il est pieux, dévoué à son souverain et à la France, chef aimé des soldats, ami fidèle, loyal et inaccessible au mensonge ; il aime avec une chaste profondeur, sans laisser prendre à l'amour trop de place dans son âme. Mais avec toutes ses vertus il est pénétré jusqu'à l'excès du besoin de la gloire et de ce sentiment nouveau qu'on appelle l’honneur ; il porte très-haut la conscience et même l’orgueil de sa valeur individuelle; sa fierté va jusqu'à l'arrogance, son indépendance parfois jusqu'à la hauteur : ce trait caractéristique persistera dans l'épopée française tout entière. Olivier, dessiné avec moins de netteté, tempère par la prudence et la modération les mêmes qualités que Roland. Entre eux règne l'amitié la plus intime et la plus tendre, trait qui répond à la fois au génie français et à l'idée de cette épopée, qui exigeait l'union entre les héros. Cette amitié d'ailleurs repose sur l'institution germanique, et plus tard romane, du compagnonnage ou fraternité d'armes."

Cette analyse est globalement exacte. Mais Olivier n'est-il vraiment, pour le dire crûment, que le faire-valoir raisonnable et un peu terne de Roland ? Dans la Chanson de Roland, sans doute. Mais la tradition épique a doté le personnage d'autres traits, que Gaston Paris n'a pas discernés, et qui pourtant ont influencé profondément la conception que l'on se faisait de lui, et jusqu'à son iconographie.

Ainsi, au portail du dôme de Vérone, où Roland et Olivier sont tous deux représentés, le premier, armé de pied en cap, affiche une mine martiale : Durendal en main, il est le guerrier de la foi par excellence, le parangon de prouesse. Son allure contraste vivement avec celle d'Olivier, qui apparaît comme un élégant gentilhomme en costume de cour, à la moustache fine et soignée, portant pour toutes armes un écu et un bâton. Je n'ai pas pu en trouver de meilleur image que la reconstitution hasardeuse ci-dessous, qui prête à Olivier un fléau d'arme, alors que la sculpture ne possède ni chaîne ni boule à pointe et évoque davantage un bâton de connétable, voire une baguette d'officier de cour :


Pour Rita Lejeune et Jacques Stiennon, auteurs de La Légende de Roland dans l'art du Moyen Âge, cette représentation étonnante est conforme à "la réputation courtoise et même galante du bel Olivier".

Car au Moyen Âge, autant ou plus que pour sa sagesse, Olivier est réputé pour être, disons, d'amoureuse complexion. Il est fort sensible à la beauté des femmes, on lui attribue de bonnes fortunes, et il laisse même dans son sillage un ou deux bâtards qui deviendront de brillants chevaliers. Ce caractère galant se reflète jusque sur les armoiries traditionnelles d'Olivier : alors que Roland arbore un emblème de courage, d'or au lion de gueules, son ami porte sur son écu un visage de demoiselle, qui renvoie évidemment à l'amour et aux valeurs de la courtoisie.

Il convient d'observer que ces éléments accusent le contraste entre lui et Roland. Car Roland, comme le note Gaston Paris, est chaste. L'épopée de langue d'oïl ne lui connaît qu'un amour : celui qu'il porte à sa fiancée, la belle Aude. Dans le Girart de Vienne, il s'éprend si violemment d'elle qu'il tente de l'enlever, mais lorsque à la fin de son duel contre Olivier, un ange vient ordonner aux deux futurs amis de dépenser plutôt leur énérgie à combattre les païens, Roland revient à de plus pieux sentiments. Il se fiance à la belle Aude, mais remet le mariage à plus tard, lorsque les païens auront été vaincus. Il repousse ainsi les noces, non seulement pendant les sept années que la tradition prête à la campagne d'Espagne, mais aussi pendant les ans qui s'écoulent entre la fin de la guerre contre Girart et l'entrée en Espagne, période de temps durant laquelle l'épopée lui attribue de nombreuses aventures. Si bien qu'il mourra avant de connaître sa bien-aimée au sens biblique.

Les épopées franco-italiennes, puis italiennes, ont amplifié cette donnée, allant jusqu'à faire prêter à Roland une sorte de voeu de ne pas épouser Aude avant d'avoir reconquis la terre de saint Jacques (cf L'Entrée d'Espagne, édition par Antoine Thomas, 1913). Nous sommes ici en présence d'un des éléments les plus étonnants, pour nos esprits modernes, de la spiritualité médiévale : le prix accordé à la chasteté, même dans le mariage où la sexualité n'est pas peccamineuse. 

Roland ne commettrait aucune faute en épousant Aude, mais il préfère s'en détourner pour se consacrer à une sainte cause, un peu comme certains couples de l'époque faisaient voeu de chasteté et conservaient leur virginité dans le mariage, l'un des plus fameux exemples étant, du moins à ce que rapporte la tradition hagiographique, le roi d'Angleterre saint Edouard le Confesseur, qui mourut sans héritier. 

Cette abstinence est valorisée, perçue comme méritoire, et particulièrement recommandable pour un croisé, combattant pour la cause de Dieu. De la même manière, Orendel, le héros d'une épopée dont on trouve des traces et des versions dans toute l'ère germanique (et dont le nom, soit dit en passant, a inspiré l'Eärendil de Tolkien) s'abstient de relations sexuelles avec sa femme avant d'aller combattre les païens. A l'inverse, certains revers subis en terre sainte par les croisés étaient interprétés comme des châtiments pour s'être vautré dans la fornication.

Mais comment cette réputation de chasteté de Roland se concilie-t-elle avec le rôle d'amoureux que lui donnent l'Orlando Innamorato et l'Orlando furioso ? Et sur quoi repose la réputation de galanterie d'Olivier ?

Pour le savoir, rendez-vous demain.

3 commentaires:

  1. Après l'Islam, Olivier. Tu t'éloignes des Aspremont !

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    1. J'attends de maîtriser l'audio pour continuer mon compte rendu en y intégrant des lectures du texte original. Et de toute façon, je n'ai même plus Aspremont sous la main. Je suis à Montpellier, sans un seul livre, à présent.

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  2. Quoi qu'il en soit, je dois avouer qu'il y a quelque chose qui me dépasse totalement dans la sexualité médiévale.

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