lundi 24 septembre 2012

Mahomet, Apolin, Tervagant et les autres

Le Répertoire des noms propres de personnes et de lieux cité dans les chansons de geste françaises et les oeuvres étrangères dérivées, d'André Moisan, est une oeuvre colossale en cinq volumes, dont à vrai dire je ne saurais vraiment recommander la lecture puisqu'il ne s'agit que d'un gigantesque index, couvrant l'intégralité des textes épiques disponibles à la date de sa parution, en 1986. Pour le chercheur, il s'agit cependant d'une ressource extrêmement utile. Y jeter un oeil peut aussi s'avérer intéressant pour le simple curieux, car Moisan ne s'est pas contenté de répertorier tous les noms propres de toutes les chansons de geste, en indiquant tous les textes où ils apparaissent et à quels vers ils sont cités : il a également groupé ces noms propres en appendice, composé différentes listes, dressé les arbres généalogiques des principaux lignages de l'épopée.

Ainsi, nous trouverons sous sa plume la liste des dignités païennes, c'est-à-dire des différents titres nobiliaires que l'épopée prête aux seigneurs sarrasins :

"Algalife, Almansor, Altumajor, Amirant, Amulaine, Amurafle, Amustant, Aubigant, Aupatris, Soudan."

On le voit, la variété de la titulature des païens n'a rien à envier à celle de la noblesse française. Elle pose d'ailleurs d'épineuses difficultés au traducteur, car la plupart de ces termes n'ont pas d'équivalent en français moderne. L'algalife est le calife, l'amirant est l'émir, le soudan est le sultan (Alexandre Dumas écrivait encore "soudan"), mais les autres termes sont à peu près impossibles à traduire. Certains proviennent de noms propres ou de surnoms, réinterprétés comme des titres par les Occidentaux, comme Almansor. L'origine de certains autres nous échappe. Le traducteur est donc réduit à choisir entre répéter platement les termes d'émir et de sultan, utiliser des mots devenus incompréhensibles, ou se servir de titres absent des textes pour en restituer la variété, basculant ainsi dans la belle infidèle.

Mais il est une liste plus passionnante sur laquelle je voudrais attirer votre attention, à savoir celle des dieux païens (on se souvient que les sarrasins, confondus avec des païens, sont polythéistes dans l'épopée : je n'y reviens pas). Cette liste va s'avérer très instructive :

"Agrapart, Apolin, Baffumet, Bagot, Balsinant, Barabas, Baratron, Barré, Baufumé, Belgibus, Cahu, Caïn, Capalu, Fabur, Finement, Jason, Jovencel, Jupiter, Lucifier, Loridres, Luciabel, Lucifer, Macabré, Mahomet, Marmouzet, Mars, Noiron, Pilate, Platon, Pluton, Quaïdas, Satanas, Sorape, Tartarin, Tervagant, Ysoré"

Si nous analysons ces listes, nous nous apercevons que nous y trouvons :

-Un seul nom renvoyant à l'Islam véritable, Mahomet. Il est cependant l'un des plus fréquemment cités.

-Un nom, Tervagant, qui renvoie peut-être à une ancienne divinité gauloise. Lui aussi est très souvent cité. On pourrait lui associer Capalu, le Cath Paluc de la tradition galloise, monstre issu de la mythologie celtique.

-Plusieurs noms tirés de la mythologie classique : Apolin, Jason, Jupiter, Mars et Pluton. De tous ces noms, seuls Apolin (qui est peut-être Apollon) et Jupiter sont cités fréquemment et perçus comme des divinités païennes importantes. Les autres n'apparaissent que de temps à autres dans les discours des sarrasins, principalement dans de brèves invocations.

-Un autre  groupe se compose de figures bibliques négatives, de noms de démons et de persécuteurs des chrétiens : Barabas, Belgibus ( c'est à dire Belzébuth), Caïn, Lucifer et ses variantes Lucifier et Luciabel, Noiron (c'est à dire Néron) et Pilate. Il faudrait aussi y ajouter Apolin si, comme l'estime le médiéviste Ian Short, il s'agit d'Apollyon et nom pas d'Apollon. 

Ces noms assimilent les divinités du paganisme aux forces de l'enfer, une idée bien répandue au moyen-âge. D'ailleurs, la chose nous apparaîtra avec plus d'évidence si nous jetons un oeil à la liste des noms de diables dressée par Moisan, car nous y retrouverons certains noms de la liste des dieux qui, pour un lecteur moderne, n'ont pas de connotations diaboliques, mais en avaient alors :

"Anges (mauvais), Antechrist, Barré, Belgibus, Belial, Berit, Brugier, Cahu, Caïfas, Caïn, Califers, diable(s), Ebron, Estuelaarz, Flachiras, Getas, Gruiant, Hérode, Jerluim, Janun, Locifal, Loquifer, Luciabel, Lucifer, Maufés, Minos, Nicomacus, Noiron, Norandin, Pilate, Roenarz, Satanas, Tabardin."

Nous reconnaissons encore dans cette liste des noms mythologiques ou antiques (Minos, Nicomacus) et de nouvelles figures bibliques négatives (Caïfas, c'est à dire  Caïphe, Hérode...). Surtout, on constate que tous les noms indiqués en gras sont communs aux deux listes. Si l'on ajoute à cela le fait que Loquifer est un nom de guerrier sarrasin, et que les diables interviennent souvent dans le cours du récit pour prêter main forte aux païens, la cause est entendue : les dieux des païens sont des démons.

-Les noms restant sont difficiles à grouper. Certains sont simplement inquiétants (Macabré) ou bizarres (Sorape), d'autres évoquent plus ou moins vaguement l'antiquité (PlatonQuaïdas). Marmouzet et Agrapart sont des noms de luitons (des êtres surnaturels) et de personnages païens monstrueux ; Agrapart est aussi le nom d'un diable dans certains mystères (les pièces de théâtre religieux du moyen âge). D'autres (Baffumet, Baufumé) peuvent être des altérations du nom de Mahomet.

De tous ces noms, seuls ceux de Mahomet, Jupiter, Apolin et Tervagant apparaissent de manière constante. Eux seuls sont perçus par l'épopée comme des divinités majeures des sarrasins. Eux seuls se voient représentés par de gigantesques idoles d'or et de pierres précieuses, qui font l'objet d'âpres combats et sont généralement détruites par les Chrétiens. Ce sont les quatre dieux de La Mecque.

Arrêtons-nous un moment pour considérer le cas d'Apolin. Il y a une hésitation sur la manière de l’interpréter : est-il le dieu greco-romain ou le démon biblique Apollyon? Ce n'est certes pas moi qui me permettrait de trancher. Les savants sont divisés sur la question et différents arguments existent. Pour Ian Short, auteur de la plus récente édition de la chanson de Roland, il s'agit d'Apollyon, et la chose n'a rien d'invraisemblable, tant il est vrai que la Bible était le livre de chevet des clercs du Moyen Âge. Mais Anne Lombard-Jourdain reconnaît Apollon dans cette divinité, et propose aussi de bons arguments. Du reste, certains textes tardifs comme le Roman de Guillaume d'Orange (XVème siècle) remplacent Apolin par Apollo.

Alors non, certes, je ne trancherai pas. Une remarque, toutefois : un quatuor constitué de Mahomet, Jupiter, Tervagant et Apollyon serait un merveilleux symbole des différentes sources auxquelles ont puisé nos poètes pour façonner ces êtres composites qui sont les sarrasins littéraires, à la fois :
-historiquement musulmans, 
-païens héritiers de Rome, 
-influencés par la mythologie celtique, 
-descendants littéraires des Philistins et de Goliath placés sous la coupe du Malin.
Ce serait presque trop beau.

3 commentaires:

  1. Vous remuez des souvenirs. Je me souviens que "Tervagan e Mahum e Apollin" (vers 2696-2697, La Chanson de Roland, texte original et traduction par Gérard Moignet, Paris, Bordas,1972) nous avaient été présentés par M. Batany comme une sorte de trinité maléfique correspondant dans l'esprit de l'auteur à la Sainte Trinité. Révélant par là d'une part une totale méconnaissance de l'ennemi mais aussi un désir d'en faire, par projection, une sorte d'alter ego diabolique...

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  2. En effet, la Chanson de Roland, notre épopée la plus ancienne, ne connaît encore aux païens que ces trois dieux, certainement pour la raison avancée par M. Batany. Ensuite, on voit qu'ils ont proliféré, même si seul un groupe de quatre d'entre eux a vraiment du relief.

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  3. Très intéressant, comme d'habitude.

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