Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

mardi 21 août 2012

Aspremont (9) : Ouverture des hostilités

Rejoignant l'empereur, Naymes lui remet le cheval offert par Balant et lui annonce la volonté de conversion de ce dernier. Puis il fait son rapport, annonçant qu'Agoulant attend son adversaire pour l'affronter en bataille rangée au lendemain de la Toussaint. Mais les Sarrasins sont, au bas mot, quatorze fois plus nombreux que les Chrétiens. Et encore faut-il arriver jusqu'à eux pour les affronter : pour cela, il sera nécessaire de prendre la tour contrôlant l'unique passage et gardée par le redoutable Eaumont, qui commande cent mille hommes. Mais il en faudrait plus pour effrayer les Chrétiens et, le lendemain, l'ost impérial se met en chemin.

L'avant-garde de Charlemagne est dirigée par trente seigneurs, parmi lesquels se trouvent des héros prestigieux : Salomon, roi de Bretagne et neveu de Turpin, Milon, duc d'Aiglent, Geoffroy, duc d'Anjou, Hugues, le comte du Mans... Auprès d'eux chevauche également Richier, le protégé de Naymes, dont il a déjà été question plus haut. Parvenant aux abords de la tour d'Eaumont, ils découvrent le terrible guerrier dans ses oeuvres, occupé à engranger le butin acquis en pillant la région :

Voient Eaumont qui tant fu fors et fiers,
Qui repairoit a .lx. milliers.            (qui revient avec soixante mille hommes)
Demoré ot .xxx. jors toz entiers,     (il était resté absent trente jours)
Citez ot prises et chastiax gaaigniez,        (avait pris des cités et des châteaux)
A maint franc home i ot copé les chiés       (il avait fait  coupé la tête des nobles guerriers)
Et les mamales saichies des moilliers        (fait arracher les mamelles de leurs épouses)
Et les puceles, filles as chevaliers          (et avait fait livrer les vierges, filles de chevaliers...)
Ot fait livrer devant as pautoniers,        (...aux vauriens de son armées)
Si acouplees con fussent liemier,          (elles étaient attachées deux à deux comme des chiens)
L'uns les vent l'autre a or et a deniers.     (et on les vendait contre de l'or et de l'argent)

Les malheureux captifs se lamentent, invoquent le secours de saint Marie, et déplorent la lenteur de Charlemagne à venir les secourir. Entendant cela, les Chrétiens n'ont aucune hésitation : bien résolus à sauver les prisonniers et à reconquérir le butin, ils se rangent en ordre de combat, se séparant en quatre bataillons pour attaquer Eaumont plus efficacement. Puis ils marchent contre les païens.

Eaumont, entouré de neuf rois parmi lesquels Lampal et Agrehant, ne s'imagine pas que quiconque puisse oser l'attaquer et croit d'abord à l'arrivée de renforts sarrasins. Agrehant, qui reconnaît des Chrétiens à leur équipement, le détrompe. Lampal, devinant qu'il s'agit de l'avant-garde de Charlemagne, conseille à Eaumont de sonner de son olifant pour appeler des secours, mais l'orgueilleux prince refuse. Il pousse même le dédain jusqu'à envoyer des messagers auprès des Chrétiens pour exiger leur reddition : en vain, évidement. Trop sûr de lui, Eaumont n'a pas fait armer ses hommes et ne les a pas disposés en ordre de combat lorsque les Chrétiens attaquent. C'est le choc :

Ainz que poïst ses paiens establir        (avant qu'Agoulant n'ait pu ranger ses païens en ordre)
Li viennent Franc qui sont de grant aïr ;     (les Francs plein d'ardeur viennent l'assaillir)
Entre païens se sont alé ferir.             (ils se jettent parmi les païens)   
La veïssiez tant haubert dessartir       (vous verriez là déchirer tant de haubert,)
Et tant païens trebuchier et morir.      (tant de païens choir et mourir !)
A icest poindre en font .x.m. cheïr ;    (au premier assaut, les Francs en désarçonnent dix mille)
Desarmé erent et hatif de ferir,          (car ils n'ont pas revêtus leurs armures, trop pressés de frapper qu'ils étaient)
Par tant sont il legier au repartir.        (ils n'en sont que plus rapides pour s'enfuir)

Alors que son armée recule, Eaumont fait bravement front. Ector, le fils de Lampal, qui porte l'enseigne des païens, combat vaillamment lui aussi, et parvient à rallier les siens autour de lui, les empêchant de partir en déroute. Eaumont tire sa redoutable épée, Durendal, et se met à distribuer des coups terribles, tuant tous ceux qu'il frappe. A eux deux, ces champions semblent un moment pouvoir inverser le cours de la bataille. Mais ce serait compter sans la bravoure de Richier :

Atant e vous le bon vasaul Richier,         (voici venir Richier le bon vassal)
Sis fu hons Charle, molt ot bon gerroiier ;   (un excellent guerrier de Charlemagne)
Il ot escut mervillours et plannier,              (porteur d'un superbe et vaste écu)
A grant mervelles le pot il anuiier             (il était très contrarié)
Qant a l'ensaigne vit paiens ralïer.         (de voir les païens se rallier à leur enseigne)
Le cheval broiche, si a brandit l'espiet     (il éperonne son cheval, brandit son épieu)
Et fiert Hetor qui fu confennonnier ;        (et va frapper Ector le gonfalonnier)
Desous la boucle li a l'escut persiet,         (il lui perce l'écu sous la boucle)
Et le habert desrout et desmaillet.          (rompt et démaille le haubert)
Parmi le cors li conduit son espiet,          (lui passe son épieu au travers du corps)
Li rois chet mors maintenant dou destrier,     (le roi tombe mort au bas de son cheval)
L'ensaigne chiet enmi le sablonnier.           (et l'enseigne choit sur le sable)

Privés de l'enseigne autour de laquelle ils se ralliaient, les païens fuient en une complète déroute. Eaumont offre aux Chrétiens une résistance acharnée, mais abandonné par les siens, il finit par être contraint de tourner bride, et fuit vers sa tour. Richier n'a pas l'intention de le laisser s'échapper : il le pourchasse, mais sans parvenir à le rejoindre. En désespoir de cause, Richier lance son épieu sur le prince comme une arme de jet, mais atteint son cheval : il a projeté l'arme avec tant de force que la pointe de l'épieu, pénétrant par la croupe du destrier, ressort par son poitrail. Pourtant Eaumont s'échappe in extremis

Les païens se réfugient dans leur tour, consternés. Ils ont du abandonner derrière eux les effigies de leurs quatre dieux : Mahomet, Tervagant, Jupiter et Apolin. Eaumont, blessé dans son orgueil, blâme Mahomet de sa défaite et lui reproche de s'être laissé capturer. Les Chrétiens victorieux s'emparent d'un butin considérable, et Charlemagne établit son camp devant la tour païenne.

Commentaire

Milon d'Aiglent, Geoffroy d'Anjou, Salomon de Bretagne et Hugues du Mans sont des personnages récurrents du cycle royal, bien qu'à vrai dire ils soient souvent de simples figurants. Milon d'Aiglent est le père, réel ou putatif selon les versions, de Roland, ce qui lui confère ailleurs une certaine importance, mais ici cette filiation n'est pas mentionnée et l'on peut se demander si le poète ne s'est pas contenté de piocher au hasard un nom connu. Salomon de Bretagne figure parfois dans la liste des douze pairs, ce qui lui donne un certain relief. Geoffroy d'Anjou est surtout connu pour être le père d'un autre personnage plus important que lui : Thierry, l'écuyer de Roland, qui le venge de Ganelon après la bataille de Roncevaux. Hugues du Mans n'est guère plus qu'un nom.

Eaumont, vous l'aurez compris, est un anti-Roland. Il possède les deux attributs majeurs qui seront plus tard ceux de Roland : l'épée Durendal et l'olifant. La scène où il refuse de sonner de l'olifant rappelle bien sûr, de manière tout-à-fait intentionnelle, celle où Roland refuse d'appeler des renforts à Roncevaux. La chanson de geste est un genre pétri d'intertextualité. Du reste, la valeur guerrière individuelle d'Eaumont n'a rien à envier à celle de Roland.

Mais les deux personnages diffèrent en certains points. Ben sûr, Eaumont est païen alors que Roland est chrétien. Du reste, alors que l'orgueil de Roland ne l’empêchait pas, dans sa propre chanson, d'être un capitaine avisé dirigeant efficacement ses troupes, allant jusqu'à remporter une victoire posthume, Eaumont commet ici, par démesure, de grossières erreurs tactiques, qui le contraignent en fin de compte à fuir, ce que Roland ne fait jamais.

La "boucle" de l'écu dont il est question est la bosse centrale, l'umbo, auquel le bouclier doit son nom. Elle était parfois creuse et l'on pouvait y loger un objet (onguent, relique...).

Je ne m'étends pas sur les quatre dieux des païens, ayant déjà abondamment traité du polythéisme des Sarrasins ici.

1 commentaire:

  1. A enfin une définition de ce qu'est cette fameuse boucle de l'écu.
    Je l'avais souvent lu mais je n'avais pas fait le rapprochement

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