Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

lundi 20 août 2012

Aspremont (8) : La loyauté de Balant

Naymes et Gorhant rejoignent le camp d'Agoulant. Ils y sont accueillis par des Sarrasins enthousiastes, qui s'imaginent que leur ambassadeur a vaincu un chrétien et le ramène prisonnier. Loyalement, Gorhant les détrompe et les invite à traiter Naymes avec égards. Le duc de Bavière, introduit devant Agoulant, recourt à la ruse et, cachant son haut rang, prétend n'être qu'un simple soudoyer, un chevalier mercenaire sans grands biens. Mais la précaution est vaine : Agoulant ordonne à ses hommes de s'emparer du messager, et annonce son intention de le faire mettre à mort. Naymes fait vaillamment face, tire son épée et, s'adossant à un pilier, se prépare à vendre chèrement sa vie. Mais alors que la situation semble désespérée, survient Balant, qui reconnaît son ami et intervient aussitôt en sa faveur :

"Chevalier sire, recreez moi cel brant,               (sire chevalier, donnez-moi votre épée)
Rendez le moi par itel covenant                   (remettez-la moi contre ma promesse)
Que tel vont ci vostre mort porparlant,        (que si je vois l'un de ceux qui vous menacent de mort)
Se j'en veoie ne ovre ne samblant,               (faire mine d'exécuter leurs menaces)
Moi trouverront aus premiers coux devant :       (ils me trouveront face à eux, portant les premiers coups)
Compaignons somes des ici en avant."          (désormais, nous sommes compagnons)

La protection de Balant évite à Naymes de se faire massacrer, mais l'hostilité reste palpable. Naymes et Agoulant ont des pourparlers tendus et évidemment vains, aux milieux desquels intervient Sorbrin : ce sarrasin chenu n'est autre, on s'en souvient, que le devin dont les prédictions ont incité le roi païen à partir à la conquête de l'Europe. Nous découvrons que ce méchant personnage est aussi un espion : il a parcouru la Chrétienté, et il en connaît les seigneurs. Identifiant Naymes, il conseille à Agoulant de le faire périr. Le roi d'Afrique en a d'ailleurs bien envie, mais Balant, après avoir menacé Sorbrin de lui régler son compte à la première occasion, fait de durs reproches à son suzerain, dont il compare défavorablement l'attitude mesquine à l'égard du messager à celle, pleine de noblesse, qu'a eu Charlemagne envers lui-même. Les négociations se poursuivent donc. Elles n'ont pour tout résultat que de fixer le jour et le lieu de la bataille entre les deux armées : rendez-vous est pris sur la plaine au pied de l'Aspremont, au lendemain de la Toussaint.

Quittant le roi et son baronnage, Naymes est accueilli pour la nuit dans les quartiers de Balant, qui lui témoigne une hospitalité toute amicale. A voix basse, le Sarrasin confie au duc de Bavière :

"Saluez moi Charle le haut roi coroné,                 (saluez de ma part Charles)
Le meillor prince que nus hom sache né.           (le meilleur prince que nul ne connaisse)
Se ceste övre avïons afiné,                  (si nous en avions fini de cette guerre,)
Je retenroie seinte crestïenté."            (je me convertirais au Christianisme)

Cependant la reine, celle-là même dont est épris Gorhant, a entendu parler du vaillant messager qui a mis toute la cour en émoi. Elle tient à le rencontrer et fait demander à Balant qu'il l'introduise auprès d'elle. Naymes est aisément conduit en présence de la dame. Or, le duc de Bavière est bel homme, et il a tout l'air d'un guerrier valeureux : il plaît aussitôt à la reine, qui s'enquiert : est-il marié ? Non, répond-il : le temps qu'il consacre à servir Charlemagne dans ses campagnes militaires ne lui a pas laissé, jusque là, le loisir de prendre femme. Ravie de l'apprendre, la reine lui offre, en gage d'amour, un anneau aux vertus merveilleuses :

"Gardez le bien, ne l'aiez oublié,
S'il iert perduz, ne l'avroit recovré         (si vous le perdiez, vous ne pourriez le récupérer)
Qui an donroit tot l'or d'une cité.          (pour tout l'or d'une cité)
Si vos dirai por coi vos ai doné :           (je vais vous dire pourquoi je vous le donne :)
Ne vos verroiz nul jor ansorcelé        ((tant que vous le porterez) vous ne serez pas victime d'un sortilège)
Ne de venin de serpent poisonné,      (ni empoisonné par du venin de serpent)
Ne je n'avroiz tel avoir asanblé          (vous ne perdrez pas de vos biens)
Que ja dechiee .i. denier moneé,       (pour la valeur d'un denier)
Por ce qu'il soit dedenz vos poesté,      (tant que vous le posséderez)
Se vos me(ï)sme nou donez de vos gré.       (à moins de le donner de votre plein gré)
Ne an bataille ne vos verroiz maté,          (vous ne serez pas vaincu au combat)
De jugement nul jor an cort grevé,           (ni condamné par jugement de cour)
Ne de chemin a nule eure esgarré,           (vous ne perdrez jamais votre chemin)
Et par amors le voz ai je doné.        (et je vous le donne par amour)

Naymes, tout étonné de ces propos, accepte courtoisement l'anneau, mais il ne s'engage à rien et ne donne qu'une réponse évasive avant de prendre congé. Laissant la reine en pleurs, il rejoint Balant. Le bon Sarrasin veut faire de somptueux présents au duc avant son départ, mais Naymes ne veut rien emporter. Balant lui remet alors son meilleur cheval, un coursier merveilleux, en présent non pas pour lui, mais pour Charlemagne. Balant explique qu'il s'agit du signe tangible de son bon vouloir : il estime Charlemagne, et dès que la guerre sera terminée, il se fera chrétien, mais pas avant, car ce serait une déloyauté que d'abandonner les siens en de telles circonstances. Aussi combattra-t-il, à contrecoeur, dans les rangs des païens, bien qu'il ne croie nullement en leurs chances de victoires.

Balant fait escorte à Naymes jusqu'à une tour, gardée par les hommes du prince Eaumont, qui contrôle la route permettant de rejoindre le camp de Charlemagne sans s'aventurer sur les redoutables pentes de l'Aspremont. Ils y passent la nuit, et le lendemain, Naymes reprend sa route pour aller retrouver les siens. Balant, par amitié, l'accompagne encore, et ne le quitte qu'aux abords du camp de l'empereur. Au moment de leur séparation, Naymes, manifestement inquiet pour l'âme de son compagnon qui va s'exposer à la mort sans avoir reçu le baptême salvateur, lui fait un précieux cadeau, destiné à assurer sa protection spirituelle : une croix bénie qui lui a été offerte par le pape lors d'un pèlerinage au Saint Sépulcre. Puis tous deux se quittent, et Naymes rejoint le camp chrétien.

Commentaires

Les ambassades, ce n'est décidément pas de tout repos, mais passons : vous commencez à connaître ce motif.

L'amour courtois, cela se confirme, n'est pas particulièrement valorisé : il suffit que Naymes ait pris l'avantage sur Gorhant pour que l'affection de la reine se reporte sur lui, comme par une application mécanique du principe qui veut que l'amour se nourrisse de la prouesse comme la prouesse se nourrit de l'amour. Notre poète envisage le processus sans trop de lyrisme, et ne semble guère enclin à faire beaucoup de fond sur la constance, en faveur d'un amant, d'une femme prête à tromper son mari. Nous ne sommes décidément pas dans un roman arthurien.

Les pouvoirs de l'anneau offert par la reine sont inspirés de la tradition des lapidaires, qui remonte à l'antiquité et a connu au Moyen Âge un grand succès : ces catalogues de pierres précieuses, équivalents des bestiaires pour les minéraux, prêtent aux gemmes des propriétés souvent légendaires, telles que protéger du poison, du feu ou de la noyade, ou encore favoriser les plaideurs dans les procès. Entre les mains de la reine sarrasine, cet objet participe aussi du topos de l'Orient luxueux et fabuleux. Du reste, les belles païennes sont souvent un peu magicienne, et laissent deviner à quelques détails une nature de fée que le texte voile.

2 commentaires:

  1. Je reviens sur la différence de traitement des ambassadeurs; chez les chrétiens, l'ambassadeur est bien traité, chez les sarrasins on tente de le mettre à mort.

    Est-ce que c'est un manière de nous montrer le sarrasin détestable en lui faisant transgresser ce que je pourrait appeler un tabou ?

    Mais dans ce cas, comment expliquer l'attitude de Girart à l’égard de Turquin ?


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  2. Les deux camps ne sont pas monolithiques. Les Chrétiens sont "les gentils" en cela qu'ils sont chrétiens, et que le Christianisme, pour l'auteur du poème, est la vraie foi. Mais dans l'un comme dans l'autre parti, il y a des personnages divers aux caractères différents, plus ou moins nobles ou félons. La supériorité morale de Charlemagne sur Agoulant est bien affirmée dans ce passage, mais cela n'implique pas que tout chevalier chrétien soit automatiquement honorable. Et même si Balant fait, par sa conversion, figure d'exception, les personnages relativement sympathiques ne sont pas absents chez les païens non plus.

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