vendredi 10 août 2012

Aspremont (7) : Le sarrasin amoureux

Laissant pour un moment le duc Naymes, nous découvrons qu'un espion païen, qui s'était introduit dans l'ost chrétien, a quitté le camp de Charlemagne à peu près en même temps que le Bavarois. Empruntant des chemins moins impraticables que ceux du duc, il a déjà rejoint Agoulant, auquel il fait son rapport en présence de ses hauts hommes. Il est bien obligé de confirmer les observations de Balant : Charlemagne est un souverain puissant, entouré de nobles seigneurs et conduisant une armée redoutable. Ces vérités ne sont pas du goût de l'arrogant prince Eaumont, bien décidé à s'emparer de la France et à en devenir le roi. Il rétorque avec hauteur :

" Tais toi lechierres, or en as trop parlé,      (lécheur, tu en as trop dit)
Qar s'il estoient de fin acier trempré,        (car même s'ils étaient fait d'acier trempé)
N'avroient il anvers moi poesté."             (ils ne pourraient rien contre moi)

Agoulant, que les propos du messager ne satisfont pas, veut envoyer un de ses barons, pour estimer plus précisément le nombre des Chrétiens. Deux rois, Salatiel et Gorhant, se disputent l'honneur de cette périlleuse mission. 

Cependant un troisième, sire de Béfanie, s'emporte contre ces atermoiements : l'ost sarrasin est à court de vivres, et la famine le menace. Il est inutile d'attendre plus longtemps : les païens sont déjà en nombre bien suffisant pour écraser Charlemagne, et les renforts qu'ils attendent encore, Moradas de Femenie et les guerriers de Boïdant, tarderont trop à venir. Il convient donc de cesser de finasser et de partir au combat sans attendre.

Balant ne partage pas les estimations optimistes du roi de Béfanie, mais personne ne veut l'écouter. Réduit à jouer dans son camp le triste rôle de Cassandre, il en prend son parti en ironisant, et égratigne le va-t-en-guerre de propos acerbes, sans rien changer au cours des évènements.

C'est finalement le roi Gorhant qui l'emporte, l'assemblée des barons se prononçant en sa faveur avec enthousiasme : en échange d'un fringant destrier d'outremer, il se rendra auprès de Charles, dénombrera les chrétiens et lancera à l'empereur un dernier ultimatum.

Paiens conmencent maintenant a crïer :            (les païens se mettent à crier)
"Riches rois, sire, faites li delivrer !"                 (faites-lui amener (le cheval))
Tant l'em prierent qu'il le fist amener.             (ils l'en prièrent tant...)
D'un riche paile lou fist acouveter,                 (il le fit couvrir d'une riche étoffe de soie)
Se il fu biaus ne fait a demander :              (inutile de demander si le destrier était beau)
Nus chevaliers ne pot tant esgarder           (aucun chevalier)
Qui dou veoir se poïst saouler.                  (ne pouvait se lasser de l'admirer)

Gorhanz s'arma tost et isnellement ;             (en toute hâte)
Il vest l'auberc, lace l'iaume luisant         (il revêt le haubert, lace le heaume luisant)
Et ceint l'espee au pont d'or flanboiant.           (ceint l'épée au pommeau d'or flamboyant)
Son fort escu li aportent devant,                (on lui apporte son solide écu)
Et li aportent .i. roit espié trenchant.           (et un épieu roide et tranchant)
Li confanon ferment a clos d'argent,           (où l'on fixe la gonfalon par des clous d'argent)
L'estrier li tienent, il monta maintenant,        (ou lui tient l'étrier, il monte en selle)
Puis ala penre congié a l'amirant.              (puis va prendre congé de l'émir)
A la reïne an est venuz errant,                (il se présenta devant la reine)
Si li a dit auques de son talant :              (et lui déclara son intention)
"Je vois veoir Charlemaigne et Rollant."
Dist la reïne : "A Mahom te conmant.         (je te recommande à Mahomet)
De toi me blasment li petit et li grant ;         (grands et petits me blâment à cause de toi)
Assez set tu come il est covenant :              (tu sais bien de quoi il retourne)
S'onques m'amas, or m'en mostre sanblant."        (si tu m'as jamais aimée, prouve-le moi.)
Par les herberges s'en vet Gorhanz atant.         (Gorhant s'en va en traversant le camp)

Le fringant sarrasin,  sur son destrier de prix, revêtu de ses armes merveilleuses, caracole vers Aspremont, le coeur plein d'amoureux pensers et bien résolu à se couvrir de gloire. Le poète souligne la stature héroïque du personnage en faisant de lui un vibrant éloge :

N'est pas merveille se il est orgueillous.       (ce n'est étonnant qu'il soit orgueilleux)
D'avoirs est riches, de terres et d'anors,      (il est riche de biens, de terres et de fiefs)
Fors et delivres et de mal enartos                (fort, agile et redoutable)
Et en bataille fel et de bons trestors,           (féroce combattant et bon stratège)
D'eschais, de tables anvers toz joieros        (plus doué que quiconque aux échecs et aux tables)
Et si est maistres desor toz veneors             (il est le meilleur des veneurs)
Et est de plaiz cointes et angignos,               (brillant orateur dans les débats)
N'est de tenir son avoir covoitous :              (il n'est pas avare de ses biens)
Bien le depart as granz et as menors,           (qu'il distribue aux grands et aux humbles)
Aus beles dames as bons cuer amoros.        (ainsi qu'aux belles dames qui aiment noblement)
De ses regarz la reïne a plusors,                  (la reine est l'objet de nombre de ses regards)
Et ses soupirs pesmes et angoissous.          (de ses amers et douloureux soupirs) 

Gravissant les pentes d'Aspremont, le sarrasin tombe nez-à-nez avec le duc Naymes, qui descend de la montagne à cheval. Charitablement, le duc de Bavière prévient celui qui n'est pour lui qu'un inconnu de ce qu'il a pu constater, à savoir que vouloir franchir l'Aspremont à cheval est une très mauvaise idée. Il l'invite donc à avoir pitié de sa monture et à rebrousser chemin : on sait que Naymes est plein de sollicitude pour son propre destrier, et cette compassion s'étend jusqu'aux chevaux des autres.

Loin de lui en être reconnaissant, Gorhant questionne avec rudesse le Bavarois, et ce dernier lui ayant bien franchement annoncé qu'il est chrétien, notre fougueux sarrasin y voit une occasion de conquête. Engageant une mauvaise querelle, il exige que le duc lui remette son cheval. Naymes refuse, quoique courtoisement. Le duc de Bavière est généreux, et en d'autres circonstances il pourrait très bien offrir un coursier à un chevalier, par courtoisie et magnanimité : on se souvient qu'il en a offert plusieurs à Balant. Mais en l'occurence, ce n'est pas possible : Naymes a besoin de son cheval. Gorhant ne se satisfait pas de ce refus, et l'inévitable s'ensuit :

Qant voit Gorhanz ne li vaut rien tencier,       (quand Gorhant voit qu'exiger est vain)
Qu'il ne li viaut doner ne otroier,               (que Naymes ne lui donnera rien)
Li uns vers l'autre eslaisse le destrier,        (chacun lance son destrier vers l'autre)
Tant con chacun pot plus le suen coitier.    (éperonnant tant qu'il peut)
Mais li dus Naymes feri Gorhant premier      (Mais le duc Naymes frappe le premier Gorhant)
Sus en la targe el premerain cartier,            (sur le premier quartier du bouclier)
Que il li fist estroer et percier.                   (qu'il troue et perce)
Trencha la maille dou bon hauberc doblier,           (il tranche la maille du solide haubert double)
Par soz l'aissele pot on son bras fichier ;          (de sorte qu'on pourrait passer son bras sous l'aisselle de Gorhant)
S'or le poïst dou tot an char touchier,         (s'il avait pu le toucher dans sa chair)
Ja nel leüst a Agolant noncier.            (Gorhant n'aurait jamais eu l'occasion de le raconter à Agoulant)

Gorhanz fiert Nayme sor la targe roee,  (Gorhant frappe Naymes sur son écu orné de rosaces)
Si qu'il li a fendue et estroee.                    (le fend et le troue)
Fors fu l'auberc, n'en a maile fausse :          (les haubert étant solide, il n'en fausse pas une seule maille)
Detriés le fer est la lance froee.           (mais derrière le fer, le bois de sa lance se brise)
Au tor qu'il firent a chascun trait l'espee.   (en faisant volter son cheval, chacun a tiré l'épée)
La veïssiez conmencier tel mellee           (vous auriez vu là une mêlée si terrible)
Que de .ii. homes ne fu tel esgardee.      (qu'on n'en contempla jamais de telle autre deux hommes)
N'ot pierre en hiame, tant fust bien ancerclee,    (il n'y a pas sur leurs heaumes de gemme si bien incrustée)
Au premier cop n'en fust desseelee,       (qu'elle n'en soit descellée au premier coup)
Boucle an escu menuement cloee,          (pas de boucle si bien clouée dans l'écu)
Qui maintenant n'en soit acraventee.       (qu'elle n'en soit arrachée)
Mais li dus Naymes a si l'uevre hastee        (Mais le duc Naymes a mis tant de coeur à l'ouvrage)
Et de l'espee li a tele donnee               (et donné de son épée un tel horion)
Que li paiens a la teste estonnee,       (que le païen est tout étourdi)
Qu'il ne vit gote de demi lïuee.              (il pourrait chevaucher une demi-lieue dans le temps qu'il lui faut pour retrouver la vue)
Prist s'a la selle qui bien estoit doree,         (il s'est retenu à sa selle dorée)
Molt fu bleciez, male li ot donee ;                (il était gravement blessé par le terrible coup)
Point le cheval, la rene abandonee,          (il éperonne son cheval, en lâche les rênes)
Si a au duc la place delivree.                (abandonnant la place au duc)
Et dist li dus : "Poi pris vostre pornee.         (et le duc lui dit : "J'estime peu une victoire sur vous)
Jamais dou nostre n'en porterez denree,             (jamais vous n'aurez rien de moi)
Dou sanc dou cors ne soit chier achetee."           (sans l'avoir chèrement payé de votre sang)

Naymes pourrait tuer le sarrasin sans défense, mais il s'en abstient : ce serait encourir l'hostilité des autres païens,  causer l'échec de sa mission d'ambassadeur et se condamner lui-même à mort. Gorhant, pour sa part, reprend ses esprits, et repense à la reine et aux paroles qu'elle lui a adressées. Il y puise la force et le courage de reprendre le combat, et assaille de nouveau le Bavarois. Les deux guerriers combattent longuement, et Gorhant, malgré toute sa vaillance, ne parvient pas à prendre l'avantage. 

Profitant d'une pause spontanée que les deux combattants se sont accordés pour reprendre leur souffle, Gorhant questionne son adversaire : tous les chevaliers chrétiens sont-ils donc si redoutables ? Naymes répond modestement qu'il y en a beaucoup de meilleurs que lui, et propose de cesser le combat : il veut s'acquitter de sa mission envers Agoulant, et promet loyalement de se tenir à la disposition de son ennemi pour un nouveau duel, lorsqu'il aura fait son devoir. Gorhant craint d'en être blâmé par les siens s'il accepte, mais Naymes le rassure : il a pu apprécier la valeur guerrière de son rude adversaire, et quiconque accusera Gorhant de lâcheté aura affaire à lui ! Le sarrasin finit par accepter, et les deux hommes prennent ensemble la direction du camp païen.

Commentaires

Le pays de Femenie dont doit venir le roi païen Moradas est la terre des Femmes, c'est à dire, plus précisément, des Amazones. Il s'agit d'une trace de l'influence de la mythologie antique sur le légendaire médiéval. La mythologie classique, appelée "Matière de Rome", était bien connu au moyen âge, et le public de l'époque pouvait connaître les Amazones par exemple par le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, réécriture de la guerre de Troie où figure l'amazone Penthésilée.

Le relation de Gorhant et de la reine est bien sûr frappée du sceau de l'amour courtois. On y retrouve le thème de l'amour source de prouesse pour le chevalier, qui cherche à accomplir des exploits pour mériter sa dame, et puise dans le souvenir de l'être aimé la force de se battre.

Autre thème courtois, la mention des médisants, les "losengiers", dit-on alors, qui épient les amants et blâment la reine. Ils sont un topos du roman courtois, et jouent un rôle décisif aussi bien dans les amours de Tristan et Iseult que dans celles de Lancelot et Guenièvre.

Gorhant pourrait être le héros d'un roman courtois. Le portrait qu'en fait le trouvère énumère toutes les qualités aristocratiques alors prisées : prouesse guerrière, habileté stratégique, maîtrise des jeux de société nobles, échecs et "tables" (c'est à dire les différents jeux de plateau de l'époque, tels que le trictrac), habileté au "noble déduit" par excellence qu'est la vénerie, générosité, courtoisie et bien sûr dévouement à la dame de ses pensées. Comme Lancelot dans les récits arthuriens, Gorhant met la prouesse que lui inspire l'amour au service du roi qu'il trompe.

Mais malgré toutes ses admirables qualités, Gorhant n'est pas le héros de la chanson, et la valeur qu'attise en lui l'amour ne lui permet pas de triompher de Naymes, authentique preux. C'est que nous sommes ici dans une chanson de geste, pas dans un roman courtois, et même si le système de la "fine amor" n'est pas nié, il n'est pas non plus valorisé outre-mesure. Il ne prévaut pas sur les valeurs propres de l'épopée : culte de la prouesse, fidélité au souverain, loyauté dans l'exécution des devoirs vassaliques, importance de la foi et exaltation du combat pour Dieu. A l'aune de ce système, c'est Naymes qui est le parangon de vertus, et il prend le dessus sur Gorhant.


2 commentaires:

  1. Comme je suis un lecteur assidu, et que tu demandes des commentaires comme "soutien". Je mets ma pierre à l'édifice. (j'ai songé un temps à faire tatoué ton portrait, sur la poitrine à coté du coeur, mais j'ai finalement renoncé).

    Or donc je remarque que l'on parle de Roland ("Je vois veoir Charlemaigne et Rollant."= alors que celui-ci n'est qu'un jeune homme encore inconnu.

    Mais ce n'est qu'un détail, ce qui me marque principalement c'est la liste des qualités de Gorhant : en premier lieu : il est riche.
    Il y a un rapport étrange à l'argent.

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  2. "Or donc je remarque que l'on parle de Roland ("Je vois veoir Charlemaigne et Rollant."= alors que celui-ci n'est qu'un jeune homme encore inconnu."

    Oui, ici le poète, cherchant sa rime et se laissant entraîner par la célébrité du personnage en dehors du texte, se devine derrière Gorhant.

    "Mais ce n'est qu'un détail, ce qui me marque principalement c'est la liste des qualités de Gorhant : en premier lieu : il est riche.
    Il y a un rapport étrange à l'argent."

    Le poète nous annonce d'emblée qu'il va nous dire pourquoi Gorhant a de bonnes raisons d'être orgueilleux. La puissance matérielle y contribue évidemment beaucoup.

    Par contre, le texte ne fait pas mention d'argent, mais d'"avoirs" (c'est à dire de biens au sens de tout ce qui peut être possédé) de "terres" et d'"anors" (c'est à dire de fiefs). Ce qui fait la puissance d'un noble, ce sont évidemment les terres. Et un grand seigneur a besoin d'être riche, sans cela il ne peut pas manifester la qualité essentielle qu'est la largesse.

    Je crois qu'on ne mesure pas l'importance de cette qualité dans la culture de l'époque, tant nous sommes imprégnés de l'idée de salaire, de rapport tarifié. Il y a dans les rapports humains au sein de l'aristocratie une notion de grâce. Là où nous verrions, dans un seigneur qui fait des dons à ses hommes, l'idée d'une rémunération pour services rendus, le moyen âge affirme l'idéal d'un don gratuit, qui suscite l'amour et auquel répond un service librement consenti, motivé par la loyauté pure. Bien sûr, il s'agit, si on analyse la chose froidement et cyniquement, d'une fiction : si l'un des deux partis manquait à remplir sa part, l'autre cesserait vite. On n'est donc pas vraiment dans la gratuité, mais on essaie d'en maintenir l'apparence, et pour cela il faut qu'il y ait "du jeu" dans le système, que le seigneur ne se borne pas à rémunérer strictement et que le chevalier ne se borne pas à faire son strict devoir. C'est un système de rapports qui ne peut pas fonctionner avec une mentalité d'épicier, il y faut de la bonne volonté des deux parts.

    Dans l'épopée, la richesse des rois est inépuisable, le dévouement des preux est infini, donc le système marche, la plupart du temps. Dans la réalité, il fonctionnait moins bien, et sa disparition était inévitable avec la rationalisation et la modernisation de l'armée. En fait, il est même admirable, à mon sens, qu'il y ait eu des circonstances où le système a réellement fonctionné. Personne n'oserait proposer une chose pareille aujourd'hui.

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