Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

vendredi 3 août 2012

Aspremont (6) : Les périls de l'Aspremont

Le duc Naymes s'est armé, a enfourché son bon destrier Morel. Il quitte le camp chrétien, sans demander l'avis de quiconque, au grand dam de ses amis. Charles, l'apprenant, est consterné : il croit déjà avoir perdu son bon conseiller.

Le vaillant Bavarois trouve en travers de son chemin le torrent qui a eu raison des efforts de Richier, mais ne se laisse pas impressionner :

Oez que fist li frans dus natural :      (écoutez ce que fit le noble duc)
Il s'aïra et hurta le cheval,                 (il excita son ardeur et éperonna le cheval)
Fiert soi an l'eve ou plus parfont ruissal,        (se jeta dans l'eau à l'endroit le plus profond)
Deu reclama, le Pere esperital,              (invoqua Dieu, le Père qui est l'Esprit)
Seinte Marie, reïne virginal.             (et sainte Marie, la reine virginale)
Lors ariva d'autre part d'un terral ;        (ainsi il parvint à l'autre rive)
Il ne traist mais si dolereus jornal,          (jamais il n'a vécu moments si douloureux)
Lors descendi a pié de son cheval.

Frigorifiés l'un comme l'autre, le chevalier et sa monture s'accordent un moment de répit. Naymes, conscient de l'avoir échappé belle, remercie son cheval avec tendresse, lui promettant de ne jamais se séparer de lui. Puis ils se remettent en route, mais la montagne est décidément bien âpre, peuplée de monstres affreux :

Dus Naymes puie le tertre d'Aspremont.            (le duc Naymes gravit les pentes d'Aspremont)
Bestes sauvages li font grant marison,               (les bêtes sauvages le gènent beaucoup)
Vers lui s'asanblent a molt grande foison,          (s'assemblent autour de lui à foison)
Aygles, ostors et li escorpïon,                     (aigles, autours, scorpions)
Li cocatriz et li aulerïon,                          (cocatrix et alérions)
Qui an la roche ont lor conversïon :          (qui vivent sur les flancs rocheux)
Naymes ne puet puier se petit non.          (Naymes ne peut avancer qu'à peine)
Atant es vos avolant le gripon                 (Mais voici venir le griffon)
Qui a Richier ot ocis son gascon ;           (qui a tué le cheval gascon de Richier)

La bête diabolique tente de s'emparer de Morel comme du destrier de Richier, mais le cheval portant son cavalier est trop lourd pour elle. Elle le laisse retomber à terre, mais ne renonce pas à attaquer. Tirant l'épée, Naymes tranche deux pattes du griffon d'un coup magistral, se débarassant ainsi du monstre. Avant de poursuivre sa route, il s'empare d'une des griffes de l'animal vaincu : elle est suffisamment grande pour contenir un gallon de vin, et le duc veut montrer cette curiosité à Charlemagne. D'ailleurs, nous dit le poète, ceux qui douteraient de la véracité de cette histoire peuvent aller voir la coupe taillée dans cette griffe à Compiègne, où elle est conservée.

Découvrant, non loin de là, l'éperon de Richier, perdu par ce dernier lors de ses mésaventures et emporté par le griffon, Naymes comprend que son protégé ne lui avait pas menti, et se repend amèrement de l'avoir blâmé à tort.

Le duc est surpris par la nuit au milieu de ces inhospitalières montagnes, alors qu'il neige et qu'il vente. Il trouve refuge entre deux rochers sous un arbre qui lui offre un abri rudimentaire, sans se douter qu'un ourson, laissé là par sa mère, se tapit dans une anfractuosité. Naymes et son cheval passent une nuit exécrable, sans rien à manger et sous une véritable tempête. Le duc témoigne sa sollicitude à son cheval, regrettant de ne pas avoir de foin à lui offrir, dût-il pour cela l'acheter à prix d'or. Pour se protéger du vent terrible, le chevalier doit se blottir derrière son écu. Bref, les conditions sont si épouvantables que Naymes en vient à appeler sur lui la protection divine :

" Ha Dex ! dist il, qui formas Danïel                 (Ô Dieu, qui créâtes Daniel)
Et conduisistes le peuple d'Ysrael                 
Parmi la mer sanz nef et sanz batel,                
Oez moi, Sire, de ce dont vos apel !"           (entendez mon appel à l'aide !)
Li dus trenbla, si ot froide la pel,                  (le duc tremblait, la peau glacée)
Et si n'ot dent dont ne feïst martel.            (claquant des dents comme on frappe de marteaux)

Endurance ou miracle, le preux survit à cette nuit de cauchemar. Mais il n'est pas au bout de ses peines : voici que revient l'ourse, mère de l'ourson blottit à deux pas du duc, qui n'en sait rien ! Malheureusement, il est vain de discuter avec une ourse, et Naymes doit livrer un nouveau combat :

Naymes la vit, forment la redouta :         (Naymes la vit et la craignit beaucoup)
Son escu prist, a son col le gita,              (il passa son écu à son col)
Traite a l'espee, contremont la leva.        (tira l'épée et la brandit)
Atant ez l'orse qui poi la redouta,            (mais voici l'ourse, qui ne craint pas la lame)
Sor ses .ii. piez contremont se leva.         (elle se dressa sur ses deux pattes postérieures)
Li dus la fiert qui forment la douta,          (le duc la frappe)
La destre oreille et le pié li coupa,           (lui tranche l'oreille droite et la patte)
Recovrer volt, mes ele recula.                (il voulut frapper derechef, mais elle recula)
Qui donc oïst la noise qu'el mena,            (il fallait entendre le vacarme qu'elle causait)
Que la monteigne trestote an resona !       (faisant résonner toute la montagne)

Attirés par les cris de l'ourse, les bêtes des montagnes, léopards et autres fauves, accourent et, découvrant Morel, s'attaquent à lui, voulant le dévorer. Naymes a fort à faire pour défendre de ce péril son destrier bien aimé. Mais il se bat comme un lion, tue trois bêtes, met une quatrième en fuite, et se tire de ce mauvais pas. Reprenant sa route, il s'engage sur l'autre versant de la montagne, et aperçoit désormais, au pied du massif, le camp imposant d'Agoulant et Eaumont.

Commentaires

Ce passage met bien sûr en valeur la vaillance de Naymes, mais également sa piété : il ne manque pas de se recommander à Dieu dans le péril. C'est un trait qui le distingue de Richier, et peut-être est-ce pour cela qu'il réussit, là où le jeune homme avait échoué. Notons que la prière de Naymes dans la tempête est une variante de la prière du plus grand péril, ou credo épique, le miracle évoqué étant l'ouverture de la Mer Rouge devant Moïse et les Hébreux, ce qui est assez approprié face à un danger climatique. 

Du reste, Morel, ce cheval que le duc aime tant, lui est un auxiliaire précieux et se signale par son endurance, là où le cheval anonyme de Richier avait rapidement succombé. Notons que Morel porte un nom banal à l'époque pour un cheval à la robe sombre, comme le seraient Bayard pour un cheval bai ou Baucent pour un cheval tacheté de balzane.

Dans la liste des bêtes qui attaquent Naymes figure le coquatrix, aujourd'hui peu connu. Il s'agit d'un animal des bestiaires médiévaux qui se distingue mal du basilic, resté plus célèbre. Au moyen âge, les deux créatures sont à ce point confondues qu'on les trouve désignées sous les vocables de "basilicoq" ou "coq basilic". Le coqatrix est en effet un monstre hybride de coq et de serpent, dont le regard à la réputation d'être mortel. On le croit né de l'oeuf d'un coq âgé de sept à quatorze ans. Oui, d'un coq et non d'une poule : le vieux coq est supposé pondre un oeuf vicié, formé d'un agrégat de semence et d'humeurs, dont sortira le monstre :

Le coqatrix, telle qu'on se le représente encore au XVIème siècle.

Quant à la coupe taillée dans l'ongle du griffon, il s'agit certainement d'un objet qui fut réellement conservé à Compiègne, peut-être dans le trésor de quelque édifice religieux. De tels récipients dont on attribuait l'origine à un griffon sont bien attestés par ailleurs, le plus connu étant celui de l'abbaye de Saint-Denis, qui servait de maître-étalon pour la vente de vin dans les tavernes du bourg :



J'aimerais aussi attirer particulièrement votre attention sur la rencontre de Naymes et de l'ourse : le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'un adversaire coriace, que le duc semble même redouter davantage (on nous le dit deux fois !) que le griffon. Pour notre sensibilité moderne, l'animal fabuleux pourrait bien paraître plus formidable. Au moyen âge, il en va autrement : l'ours garde encore l'ombre, le souvenir des prestiges qui étaient les siens dans les cultures celtiques et germaniques, où il était sacré et presque divinisé, considéré comme apparenté à l'homme : ici, l'ourse ne se dresse-t-elle pas sur deux pattes, sur deux "piez" ? Il s'agit d'une posture que le plantigrade est réellement capable d'adopter. L'ours est le roi de la forêt : les cris de l'ourse blessée ne suffisent-ils pas à rameuter les bêtes de la montagnes, alors qu'aucun animal ne s'était porté au secours du griffon ?

Evidemment, au XIIème siècle, en pleine ère chrétienne, cette mythologie des temps païens qui se rapportait à l'ours est très atténuée, mais elle survit tout de même de manière voilée dans l'épopée, comme un écho de  croyances qui s'étiolent. Les rencontres avec l'ours jalonnent les itinéraires des héros épiques, et ces derniers semblent souvent récupérer quelques uns des traits jadis possédés par la figure mythique du plantigrade. Cette parenté avec l'ours ne transparaît pas seulement dans une valeur guerrière digne des fameux berserkir odiniques, mais aussi dans des détails plus subtils : Naymes n'a-t-il pas passé la nuit, en somme, dans un abri d'ours ?