mardi 28 août 2012

Aspremont (11) : Jonction des forces chrétiennes

Les messagers sarrasins  rejoignent le gros de leur armée, et préviennent les rois amis d'Eaumont de la défaite du prince, sans en aviser Agoulant. Les païens ne se font pas prier pour se porter au secours d'Eaumont, et leurs troupes s'ébranlent en une longue théorie de rois et de chevaliers : ils composent cinq bataillons imposants, dont les effectifs se comptent en dizaine de milliers. Parmi eux chevauche Balant, qui craint le pire et recommande son âme à Dieu, mais réaffirme sa volonté de ne pas trahir son seigneur.

Les renforts rejoignent Eaumont, qui se désespérait sur son flanc de montagne et se lamentait sur son échec. Le prince reprend courage en se voyant entouré de ses amis. Il enfourche Veillantin, son destrier hors-pair, et lui fait accomplir un bon remarquable sous les yeux ébahis des Sarrasins. Galvanisés par un chef  à l'enthousiasme renaissant, les païens marchent contre la citadelle.

Girart, du sommet du donjon, les voit s'approcher. Ses hommes sont pris de crainte en voyant déferler cette marée humaine, mais le duc les rassure, en leur rappelant que ceux qui tomberont auront leur place en Paradis. Les Bourguignons sortent de leurs murs, chevauchant sous l'enseigne de saint Maurice.

C'est alors que survient l'avant-garde de Charlemagne, conduite par le duc Naymes, Ogier le Danois, Salomon de Bretagne et plusieurs autres barons. Découvrant la multitude des Sarrasins, ainsi que les gens de Girart qu'ils prennent pour des ennemis, les Chrétiens se concertent, et décident d'envoyer un cavalier prévenir Charlemagne. La difficulté est de désigner cet envoyé. La mission est proposé par Salomon à Richier, puis à plusieurs autres chevaliers qui, en substance, donnent tous la même réponse : pas question d'accepter une tâche qui pourrait faire soupçonner leur bravoure, ni de perdre une occasion de combattre pour Dieu. Voici à titre d'exemple l'échange entre Salomon et le comte Godefroy :

Rois Salemons apela Godefroy,        (Le roi Salomon interpella Godefroy)
Quens de Sessons et tuit le Loonoi :       (comte de Soissons et de la région de Laon)
"Car an alez a Charle nostre roi,          (Allez rejoindre notre roi Charles)
Et si li dites sanz nul autre derroi          (et dites lui sans détour)
Yaumonz an moine sor nos tant de conroi     (qu'Eaumont conduit contre nous tant de troupes)
Que tant n'en vit nus hons, si con je crois."    (que jamais je n'en vis tant, ce me semble)
Li cuens respont : "Je n'irai par ma foi ;       (le comte répond : "par ma foi, je n'irai pas)
Armes ai bones et molt riche conroi,        (j'ai de bonnes armes et un précieux équipement)
Ja ne larrai que granz cox n'i amploi,   (je ne manquerai pas de l'employer à donner de grands coups)
Si rendrai Deu ce que paier le doi.    (ainsi je rendrai à Dieu ce que je lui dois)
M'ame et mon cors ansenble li otroi,   (je lui voue mon âme et mon corps)
Por Lui morrai, car Il moru por moi.    (je mourrai pour Lui, car Il est mort pour moi)
Se de la mort volez penre conroi,     (si vous voulez échapper à la mort)
Vos i alez qui avez tel esfroi."        (portez votre message, puisque vous avez peur)

C'est finalement Turpin l'archevêque qui consent à s'acquitter de cette mission peu glorieuse mais nécessaire. Le prêtre guerrier galope jusqu'au pavillon de l'empereur et le met au courant de la situation. Charlemagne quitte précipitamment son campement, à la tête du gros de ses forces, et rejoint l'avant-garde. Voulant donner une dernière chance aux pourparlers, il désigne Naymes, Ogier, le duc Flavant et le marquis Bérenger pour aller s'adresser à Eaumont.

Les quatre seigneurs s'avancent vers l'armée païenne, mais Girart, les apercevant, les prend pour des Sarrasins. Voulant éprouver la valeur de ses jeunes parents, il suggère à Ernaut, Rénier, Clarion et Beuves d'aller jouter contre les arrivants. Les jeunes chevaliers acceptent avec enthousiasme et s'élancent au combat.
Les envoyés de Charles, se voyant assaillis, ne mettent pas moins d'ardeur à la besogne. Ogier est le premier à jouter contre Clarion, et le poète s'excuse presque de montrer le prestigieux Danois jeté à terre : ce n'est pas sa valeur qui est en cause, mais celle de son cheval, qui n'a pas su endurer le choc :

Je ne di pas Ogiers cheïst sovent,      (je ne dis pas qu'Ogier soit souvent tombé)
Mais a cele hore avint si faitement,    (mais en l'occurence il advint)
Que ses destriers glaçoia par devant.   (que son cheval chuta)

Flavant et Beuves se désarçonnent mutuellement, mais se relèvent et reprennent le combat à l'épée. Le fils de Girart blesse sérieusement son adversaire à la tête, ce qui causera plus tard, nous dit le poète, de graves discordes. Les quatre autres guerriers ne sont pas en reste. Mais Ogier, interrogeant son adversaire, dissipe le malentendu, et tous se reconnaissent pour Chrétiens et alliés. Les deux armées chrétiennes opèrent leur jonction, et Girart lui-même, en voyant de ses yeux la noble allure de Charlemagne, est conquis. Il se précipite pour saluer l'empereur avec effusion :

Tant a Girarz de Vïene esploitié,    (Girart de Vienne étant venu à lui)
Charle ses bras ot col li a ploié,    (Charles lui jette les bras au cou)
Puis a li roisson hiame errachié      (puis retire son heaume)
Et s'antrebaissent qant se sont aprochié.   (et les deux hommes s'embrassent)
A Charle fu ses mantiaus destachié ;      (le manteau de Charles s'étant détaché)
Girarz s'abesse, si li a redrecié.           (Girart se baisse pour le ramasser)

La réconciliation de l'empereur et de son turbulent vassal est scellée. Vassal ? Eh bien oui : en se baissant pour ramasser le manteau de Charles tombé à terre, il a reconnu la supériorité de l'empereur et rendu un service vassalique. Turpin, qui porte encore rancune à son cousin pour avoir lancé un couteau sur lui, s'empresse de consigner ce geste en latin, en un document officiel qui tiendra lieu de preuve : désormais, Girart ne pourra plus nier qu'il tient sa terre de Charlemagne. Le duc offre d'ailleurs à son sire la forteresse qu'il a conquise.

Mais les païens s'approchent, et il est tant de s'apprêter au combat. Charlemagne met pied à terre pour se revêtir de ses armes, en une scène majestueuse que je ne résiste pas au plaisir de vous citer :

Desoz .i. arbre ot .i. paile gité,    (on étendit une étoffe de soie sous un arbre)
Iluec s'asist nostre roi coroné.     (et notre roi couronné s'y assit)
Dui riche duc li sont au pié alé,    (deux riches ducs se sont penchés)
Chascun li a l'esperon d'or fermé,   (chacun lui a ceint un éperon d'or)
Et puis vestu .i. bon hauberc safré    (et ils l'ont revêtu d'un bon haubert doré)
Que il conquist au fort roi Mautriblé   (qu'il avait conquis sur le roi Mautriblé)
Sos Tortelose, an .i. estor chanpé :   (lors d'une bataille sous les murs de Tortose)
Trestuit li pan furent a or safré.        (tous les pans en étaient incrustés d'or)
Puis li lacierent .i. vert hiame gemé,   (puis ils lui lacèrent un heaume vert orné de gemmes)
En .xxx. leus antor le col noé,          (en trente points autour du cou)
Que Charlemaignes conquist a Duresté.    (heaume que Charlemagne avait conquis à Duresté)
Pierres i ot de molt grant nobleté,      (il était serti de très précieuses pierres)
Qui bien valoient une grant roiauté,     (qui valaient bien un grand royaume)
Car eles ont issi grant poesté :           (car elles ont la vertu que voici :)
Ne criement cop de nul brant aceré ;    (elles ne craignent aucun coup d'épée)
Qui l'a ou chief ne sera estonné           (qui porte ce heaume au chef  ne sera ni assommé)
Ne en bataille ne sera afolé ;        (ni réduit à quia)
Ja n'avra garde que a mort soit navré.  (ni blessé à mort au combat)
Puis ceint Joieuse au senestre costé ;    (Puis il ceint Joyeuse à son flanc gauche)
Haue est li ponz, si est bien seelez ;      (le pommeau en est long, et incrusté)
De seint Denis et de seint Honoré       (de reliques de saint Denis et de saint Honoré)
I a reliques, ce set on de verté.          (la chose est véridique)
Qui l'a sor lui ja ne soit ampensé        (qui porte cette épée n'a pas à craindre)
Que au mengier l'ait l'an ampoisoné.     (d'être empoisonné)
Et puis li ont .i. escu aporté ;            (puis ils lui ont apporté un écu)
La guige an est d'un chier paile roé,        (dont la guiche est de précieuse soie décorée de rosaces)
La boucle vaut l'onor d'une cité,       (la boucle vaut une ville entière)
Et l'emperes l'a a son col gité.         (l'empereur pend l'écu à son cou)
Le blanc destrier li a l'en amené,     (on lui amène le destrier blanc)
Que Naymes ot de Balant amené.    (que Naymes lui a offert de la part de Balant)
François li orent richement anselé,     (et auquel les Français avait mis une riche selle)
Frain out ou chief a fin or neelé,       (un mors d'or pur niellé)
Et li poitrax fu toz a or fresez.         (et un poitrail tout galonné d'or)
.xx. escheletes i ot d'or esmeré.       (garni de vingt clochettes d'or)
Tant doucement a tenti et sonné      (qui tintaient de manière si suave)
Gigue ne viele n'a tel son demené.    (que ni gigue ni vielle n'en égalent le son)
Issi garni et issi conreé                     (c'est ainsi paré)
L'ont a Charlon maintenant amené.   (qu'ils ont conduit le cheval à Charles)
Li rois monta par l'estrier senestré,     (le roi y monta à l'aide de l'étrier gauche)
Et puis li ont .i. espié aporté,            (et on lui apporta un épieu)
A .iii. clos d'or .i. confanon fermé.    (où un gonfalon était fixé par trois clous d'or)
Es vos le roi richement atorné :        (le voici superbement équipé)
.i. ange sanble dou ciel jus avalé      (il ressemble à un ange du ciel)
Car il avoit le cors molt bien mollé,    (car il a le corps très bien fait)
Grant et menbru et molt bien acesmé.     (grand, robuste et bellement paré)
De son ecu s'estoit bien couveté,         (se couvrant de son écu)
Ne sanbla pas chevalier amprunté.      (il n'avait pas l'air d'un chevalier d'emprunt)

Le pape fait une harangue aux Chrétiens, promettant le Salut à ceux qui tomberont en martyrs de la vraie foi. Charlemagne range ses hommes en sept bataillons, et les exhorte à bien se battre, pour la terre et pour Dieu. Mais déjà l'avant-garde d'Eaumont se lance à la charge, conduite par quatre rois, dont Balant et Gorhant.

Commentaires

Le cheval Veillantin (ailleurs plutôt appelé Veillantif) est connu pour être le destrier de Roland : Eaumont est donc en possession de tous les principaux attributs qui seront ceux du célèbre preux.

En opposant Clarion à un héros extrêmement renommé comme Ogier le Danois, le poète valorise le neveu de Girart, un peu comme les auteurs de romans arthuriens introduisant de nouveaux héros dans le cycle avaient l'habitude de les opposer à Gauvain, la pierre de touche du monde arthurien, pour démontrer leur prouesse.

Mais le poète épique est l'héritier d'une tradition, qu'il ne peut pas se permettre de chambouler, parce que le public la connaît aussi bien que lui et y est très attaché : c'est pourquoi il prend soin de préciser que, si Ogier se trouve en mauvaise posture, sa bravoure n'est pas en cause. L'auteur de la chanson de geste de Renaud de Montauban prend des précautions semblables pour montrer Roland désarçonné par Renaud : hors de question d'humilier un héros très aimé du public, perçu comme le parangon de toute chevalerie. Somme toute, c'est l'auditoire qui paiera la chanson.

Notons que Charlemagne est appelé "notre roi". Ailleurs, les guerriers francs sont appelés "nos chevaliers". Les Français du XIIIème siècle s'identifient complètement aux Francs du temps de Charlemagne. Ils se perçoivent comme le même peuple et forment un public tout-à-fait partial, dont la sympathie va toute entière au côté des Chrétiens. Du reste, on se représente Charlemagne comme empereur d'Occident, mais plus particulièrement comme roi de France : on a vu qu'il s'agit de son pays propre, alors que d'autres rois, ses vassaux, conduisent les troupes des autres contrées sur lesquelles s'étend son influence. Rappelons qu'un des rôles de l'épopée, et non le moindre, était de souder la communauté en fondant son identité.

La présence des reliques de saint Denis, saint tutélaire de la France et de ses rois, étroitement associé à l'oriflamme et au cri "Montjoie", dans le pommeau de Joyeuse, souligne la valeur mystique de cette arme légendaire.